présentation de l’article de Jean Baubérot et Hervé Hasquin dans le recueil des actes du colloque des 13 et 14 mars 1998 “l’intelligentsia européenne en mutation 1850-1875 ; Darwin, le syllabus et leurs conséquences” – Problèmes d’histoire des religions Sept- 1998 – Editeur : Alain Dierkens, Université libre de Bruxelles.
En 1832, l’encyclique Mirari Vos condamne le catholicisme libéral[1], la démocratie et tout ce qui définit “l’époque moderne” telle qu’elle se construit, en Europe, lors du printemps des peuples. Les auteurs de l’article définissent le tournant du catholicisme en Europe Occidentale à la période 1850-1875. Les articulations leur apparaissent rythmées par :
- L’encyclique Quanta Cura, par laquelle Pie IX inaugure son pontificat, avec un peu de retard sur la date de son élection. En français les premiers mots signifient “que de soucis“
- Le Syllabus qui catalogue 80 erreurs modernes. A première vue, l’énoncé de ces erreurs est fait par ordre de n’importe quoi. L’un des articles du recueil montre en quoi cet ordre correspond aux préoccupations du corps ecclésiastique.
- La publication du livre de Darwin sur l’origine des espèces en 1859, ouvrage dont la publication fut retardée pendant 25 ans par son auteur lui-même
Grosso modo, la démocratie apparaît au regard du Vatican une atteinte à l’ordre “naturel” du monde tel que défini par D.ieu lui-même, cet ordre de la société devant être aristocratique et hiérarchique, avec une place notable à la classe sacerdotale dans la distribution du pouvoir pour la gestion du symbolique. Les droits de l’homme qui sont à la source de la démocratie sont diabolisés comme tous les produits de la Révolution Française exportée en Europe par Napoléon Bonaparte. Ils excluent tout droit divin, donc celui du monarque et le monarque lui-même. Le printemps des peuples est ce temps où les sujets des Royaumes revendiquent et parfois obtiennent une constitution assortie de l’Etat-Nation dont la loi fondamentale règle les rapports entre souverains et sujets.
En même temps, l’envol de la 2èe révolution industrielle est porté par le positivisme. On croit dans le progrès et la Science ; cela conduit facilement à penser de façon eschatologique : “la Science résoudra…” ce qu’elle ne résoud pas encore et ce qu’on remettait autrefois à la miséricorde divine ou renvoyait à sa justice remise à la fin des temps. Joseph de Maistre et Louis de Bonald écrivent une philosophie politique qui devient le substrat idéologique de cette pensée. Louis Veuillot la diffuse dans son journal de préférence de façon polémique.
Pour contrer ce mouvement d’enthousiasme en faveur d’une raison autonome, l’encyclique de l’Immaculée conception dogmatise le péché Originel, c’est à dire une raison faible et, partant, faillible. On entend annoncer par là que rien n’est efficace, tangible et pertinent des produits de la raison humaine tant qu’elle n’est pas soumise à D.ieu (en l’occurrence, l’ECAR). L’ECAR croit installer ainsi une différence ontologique entre son monde et celui décrit par “la Science” qui se matérialisera quelques années plus tard par l’infaillibilité pontificale au grand scandale de quelques évêques conciliaires qui s’en iront fonder l’Eglise gallicane. Cette mise en surplomb prétendait être en mesure de dénier toute réalité aux produits d’une science dévaluée par l’infirmité de la raison polluée par le péché originel.
Cela ne marcha pas beaucoup.
“La Science” prend son autonomie, y compris en matière de Sciences religieuses [2]. crées à cette époque pour promouvoir un regard laïc sur les questions religieuses.
Les facultés de théologie fondées par Napoléon III au sein des universités à vocation générales étaient essentiellement catholiques. Par l’intermédiaire de l’impératrice Eugénie, ardente catholique, Napoléon III tentera de leur faire obtenir le statut d’Université Pontificale. Il ne l’obtiendra jamais. Même en régime concordataire, le Vatican n’acceptait pas que les grades en théologie catholique fussent conférés par l’Etat, ni que les contenus de l’enseignement fussent contrôlés par lui au même titre que ceux de n’importe quel autre enseignement. Le Vatican fit donc créer 5 universités “libres” dans les villes même où se situaient les facultés de théologie d’Etat.[3]
Le colloque fait le tour des questions en débat qui caractérisent l’époque. les articles insistent sur la période de la Restauration royaliste et sur la Trosième république. Toutefois, l’Europe n’est pas oubliée
- au travers d’un axe France Belgique en ce qui concene l’émergence des théologies libérales dans le judaïsme et dans le protestantisme, l’évolution des études bibliques, la constitution d’un matérialisme athée et même d’un anticléricalisme militant allant jusqu’à des courants anti-religieux qui triompheront (dans l’expulsion des congrégations enseignantes, par exemple, entre 1902 et 1904)à mesure de la radicalisation du Vatican. L’invention de la laïcité appartient aussi au leg de la période avec la recherche des fondements d’une morale laïque. Le rôle de la Franc-maçonnerie n’est pas négligeable dans la construction d’une philosophie politique libérale (à l’époque, cela signifie “de gauche“).
- Le colloque pose aussi le pied dans les balkans via l’étude de ses mutations écclésiologiques
Notes
- ↑1 Voir l’église catholique et la modernité, Conférence de David Colon
- ↑2 Voir Claude Langlois, la fondation des sciences religieuses sous la 3ème république.
- ↑3 Les facultés de théologie protestantes et catholiques de Strasbourg sont un vestige de cette époque fertile. Elles délivrent des diplômes de théologie d’Etat. Elles demeurent des lieux de recherche et de création dans la mesure où, du côté catholique, elles accueillent les thésards refoulés par les universités “libres” pour des raisons doctrinales ou disciplinaires et leur donne l’occasion de faire leurs preuves dans les critères des doctorats d’état en vigueur dans les autres disciplines de sciences humaines. Du côté protestant une intense réflexion s’agite autour de la création d’une faculté de théologie musulmane dont certains enseignements sont hébergés par ladite faculté au titre de l’inter-religieux. On touche du doigt le profit que peut tirer la France de sa formule à géométrie variable de laïcité “à la française”.
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