L’esprit de l’athéisme (De Dieu)
Au fil de la lecture André Comte-Sponville répond à la question du catéchisme des évêques de France de 1947 “Qu’est-ce que Dieu ? “. Il rend là un signalé service à l’humanité !
Écoutons un peu ce qu’il nous dit à la page 96, sous le sous-titre “le mystère de l’être“
“Je ne suis pas athée m’explique un ami, je crois qu’il y a quelque chose, une énergie …” Pardi ! Moi aussi, je crois qu’il y a quelque chose, une énergie (c’est d’ailleurs ce que nous apprennent nos physiciens : l’être est énergie). Mais croire en Dieu, ce n’est pas croire en une énergie ; c’est croire en une volonté ou en un amour. Ce n’est pas croire en quelque chose ; c’est croire en Quelqu’un ! Et c’est à cette volonté, à cet amour, à ce Quelqu’un – le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, celui de Jésus ou de Mahomet – que, pour ma part, je ne crois pas.
Qu’il y ait quelque chose, nul n’en doute. Et que cet être soit une force (l’energeia des grecs, le conatus de Spinoza, l’énergie de nos physiciens), il suffit de regarder la nature pour s’en apercevoir.
Un philosophe catholique
Il y a quelque jours, je signalais qu’André Comte-Sponville me semblait être un philosophe catholique. Et, d’autre part, quelques pages auparavant, le même André Comte-Sponville déclarait être un philosophe a-dogmatique. Pourtant, voilà que lui, qui se prétend athée, impose aux “croyants” la fine explication de ce qu’est “croire en Dieu” et l’explication qu’il nous en donne est celle du catéchisme catholique. Je reconnais au cher André la liberté de l’interprétation mais je suis moins disposé à lui reconnaître le droit d’imposer le cadre d’un “vrai croire” à ceux qui en font l’expérience. Ce tour d’esprit est celui là même de l’orthodoxie catholique dans laquelle il fut élevé.
En résumé, Comte-Sponville est un philosophe catholique moins pour ce qu’il croit (ou ne croit pas) que pour ce qu’il affirme énoncer la seule définition possible d’abord de la foi puis de l’acte de foi. J’aurais tendance à dire même que dans ce passage, André Comte-Sponville est un théologien catholique qui détient la vraie vérité de ce qu’est croire et entend la faire respecter en déniant la qualité de “fidèle” à cet interlocuteur qui croit “qu’il y a quelque chose” et évite de dire quoi. On remarquer les formules assertives : “ce n’est pas …. c’est“.
Avec des idées toutes faites comme celles-là, on comprend qu’André Comte-Sponville passe un nombre certain de pages à démontrer combien ne valent rien les 4 preuves scolastiques de l’existence de Dieu ! Pourtant, cela aurait dû mettre la puce à l’oreille du philosophe, non ? Si son ami juif croit “en quelque chose“, il ne croit pas en l’existence de Dieu mais en sa présence (shekina) ou en sa tendresse, ou en sa puissance d’agir, l’ange (maleuakh, de la racine du mot roi) -même avec laquelle lutte Jacob. Car que pourrait être d’autre cet Ange ?
“Que je sois qui je serai” dit ce verset d’Exode 3 :14. Si l’on se réfère à la Bible, comme le fait André Comte-Sponville, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, n’est pas un Dieu qui est mais un Dieu qui advient. On ne peut donc dire qu’il “existe” et à peine qu’il “est” car le présent n’existe pas dans l’hébreu de la Bible. On ne connaît que ce qui est accompli ou ce qui pourrait bien s’accomplir, le rest passe, est en train de passer sans s’arrêter dans l’immuabilité du présent. Une énergie, en quelque sorte ?
Dieu est-il immuable ?
Dans ce cadre grammatical là, on comprend que la traduction en présent d’éternité issue de la Septante immobilise le Dieu de la Bible. Pourtant, dans la pratique, personne ne croit dans le dieu de ses pères.
Mais pourquoi donc André Comte-Sponville voudrait-il croire en une forme immuable de Dieu ? Thomas d’Aquin, auquel il aime se référer, ne dit il pas dans sa Somme, que le croyant reçoit et comprend la Révélation selon ses propres moyens de compréhension ?
“la chose est reçue par l’initié en accord avec les modes [de pensée] de l’initié” (Somme théologique, II/II, Q.1, art 2)
Et ajoute un théologien anglais, John Hick dans Dieu a plus d’un Nom :
En résumé, notre conscience de quoique ce soit est la conscience que nous sommes capables d’avoir, selon notre nature particulière et le caractère particulier de notre machinerie cognitive. Ceci est vrai de tous les savoirs –perception des sens, conscience morale et conscience religieuse
Il n’y a donc aucune raison de croire ce que Comte-Sponville dit qu’il faut croire, sauf adhésion particulière à telle ou telle confession de foi produite par telle ou telle église..
Assurément, citer Thomas d’Aquin et Augustin d’Hippone ne peut que donner du lustre à un philosophe athée. Jean Boissonat a bien raison de l’en féliciter dans un monde où les humanités classiques ne sont plus enseignées. On peut toutefois s’étonner que André Comte-Sponville limite son corpus de théologien à des penseurs qui sont si marqués par leur projet apologétique et leur insertion hiérarchique dans le clergé d’une religion particulière. D’un homme qui donne au physicien la capacité de penser la métaphysique, on peut se demander comment il peut circonscrire l’accompagnement de sa réflexion à des philosophes dont les outils conceptuels datent d’avant la découverte de la relativité restreinte et générale comme d’avant la psychanalyse ? Ces découvertes n’ont-elle pas élargi l’horizon de la pensée ? On s’attendrait donc à trouver chez un penseur contemporain une réflexion critique incluant l’oeuvre de Bergson, Pierre Teilhard de Chardin, celle d’Alfred North Whitehead , celle de Paul Tillich et peut-être même celle de Wilfred Monod. (auteur d’un “Aux croyants et aux Athées” qui n’a peut-être pas trouvé son public ?) Si trois de ces penseurs ont eut une diffusion quasiment clandestine, l’un d’eux, Bergson est dans les bibliographies de nos universités et un autre fut une fois cité par Gilles Deleuze correctement reçu et diffusé dans l’élite pensante.
De tous temps les hommes se représentent leurs dieux à l’aide de l’outillage conceptuel dont ils disposent. Cantonner le secours des livres à une réflexion sur Dieu à un corpus canonique, qui plus est daté des 5ème et 12 ème siècle, ne reflète pas la trousse à outils dont nous disposons ! En quelque sorte, au nom de la rationalité issue des lumières, André Comte-Sponville critique la représentation de Dieu que nous donnent des philosophies d’avant les lumières comme si la pensée théologique (voire métaphysique) s’était arrêtée en Occident depuis ces 2 âges d’or. Il les critique au nom des Lumières sans faire la distinction entre la représentation et la réalité, ce à quoi Tillich et Whitehead invitent.
On peut se demander si cela ne tient pas à l’erreur initiale de André Comte-Sponville quand il confond la foi et la croyance ? De ce fait, il ne saurait y avoir de fidèles parmi ceux qui adhèrent à ce “quelque chose” s’il le nomme Dieu et il ne saurait avoir la foi s’il le nomme énergie. Persuadé qu’une définition de Dieu existe et que seule est valide celle enkystée dans le catéchisme de son enfance, André Comte-Sponville conteste le dieu des religions et peut-être, comme on le verra plus tard, a-t-il un peu de mal à concevoir celui des philosophes physiciens, pourtant promus par lui théologiens?
Déjà pour celui qui croit en dieu (ou D., ou Dieu etc…), il ne saurait y avoir de définition qui colle exactement à sa réalité ultime parce qu’il le dit transcendant. Quelle que soi la distance à laquelle s’approche la définition, il ne faut pas perdre de vue qu’elle est une représentation, un ensemble d’analogies.. Perdre cette distinction entre ce que serait la réalité de Dieu et les “définitions” qu’on en donne me semble la pire idolâtrie. André Comte-Sponville tombe dedans en 3 points
- en limitant son corpus de représentations à celles de la religion qui fut la sienne jusqu’à 17 ans
- en définissant péremptoirement ce qu’est “croire en Dieu“
On peut se demander où se trouve la libération de l’esprit et le soulagement dont il nous fait part quand il se rendit compte qu’il ne croyait plus en l’existence de Dieu.
Et bien sûr, je reviendrais sur ce livre, d’abord parce que je n’ai pas fini de dire ce qui soulève mes objections (le caractère central qu’il prête au dieu de l’Occident, le problème du mal, la toute-puissance qu’il prête à Dieu, etc…) et que je n’ai pas encore abordé ce avec quoi je suis d’accord… autant dire presque tout le reste.
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Votre billet pourrait laisser croire qu’ACS prend son lecteur en traître. Or, il insiste explicitement et à plusieurs reprises sur le fait que sa réflexion doit être comprise dans le cadre chrétien européen historique, sous-entendu l’ECAR. On peut certes le regretter (ce que je fais), mais la couleur est bel et bien annoncée (désolé, je n’ai pas les références des pages à disposition, mais comme vous êtes en pleine lecture de l’opus vous devriez pouvoir facilement trouver les citations idoines)
Ce n’est pas du tout ce que je veux dire. Dans le plan de ma recension qui est longue parce que le bouquin m’intéresse, j’aborde le sujet du resserrement progressif de son propos. Mais comme j’ai eu envie de “nourrir” la recension avec des passages des uns et des autres vieux théologiens “vintage” :
1-j’ai pas fini et donc, j’en fait un feuilleton,
2-l’article vire au mammouth et donc, j’en fait un feuilleton.
Patience, patience. J’ai un petit commentaire qui chauffe concernant sa délimitation du sujet et, dans la casserole, je vais mettre un peu de Hicks, un peu de Whitehead et un peu de Odon Vallet comme j’ai mis, ici, un peu de Wilfred Monod
L’idée consiste à ouvrir son débat
C’est fascinant un philosophe qui parle de Dieu et sa réthorique de démonstration…De la même manière on pourrait faire une antithèse, synthèses etc… Je rigole mais mon coté scintifique m’enseigne qu’il ya des choses indécidables en logique et que prouver quelques choses sur Dieu, ça tient du tours de force réthorique… Ceci dit ça m’empèche pas de faire mes choix dans la foi… Mais j’en suis conscient, en me disant toujours que ce n’est pas de la philophie mais un choix par rapport à tout ce que je ressens…
Certes, le concept “Dieu”, ne peut être réduit à celui du dogme chrétien, ou catholique. Encore faut-il prendre garde à ne pas lui donner une trop grande extension. On ne peut se contenter de croire en “quelque chose”, sinon il n’y a plus qu’un mot vide (”Dieu est Dieu, nom de Dieu!” disait Maurice Clavel). Si on veut que ce mot ait une valeur opératoire, qu’on puisse encore opposer des “théistes” à des “athées”, il faut au moins opposer “transcendance” (hors univers, immatériel, créateur de l’univers) à “immannence” (dans l’univers, l’esprit étant un produit de l’univers, non l’inverse). Je crois que la “conversion au monde” que prêche Comte-Sponville fait bien de lui un matérialiste et un athée, bien que sur d’autres points sa pensée soit très passéiste, comme vous le signalez.
Hum ??? Je suis très perplexe sur le fait que la tautologie de Clavel serait vide de sens. AMHA, c’est la seule confession de foi qui tienne la route. Sans doute est-ce parce que je suis en train de lire un peut de Wittgenstein ?
Pouvez vous préciser ce que vous entendez par “passéiste” dans votre appréciation ? Ou me donner un exemple d’une pensée qui ne serait pas passéiste ? Il se trouve que j’ai un peu de mal à vous comprendre là-dessus.
J’ai d’autant plus de mal que les quelques penseurs à l’aide desquels j’ai fait le tour du bouquin de Comte-Sponville me semblent encore prospectifs.
Voici vos propres propos : “on peut se demander comment il peut circonscrire l’accompagnement de sa réflexion à des philosophes dont les outils conceptuels datent d’avant la découverte de la relativité restreinte et générale comme d’avant la psychanalyse ? Ces découvertes n’ont-elle pas élargi l’horizon de la pensée ?” N’est-ce pas une forme de passéisme?
En outre la devise de André Comte-Sponville est “la fidélité sans la foi”. N’est-ce pas là opter pour les valeurs du passé ? Je préférerais de loin “la foi sans la fidélité”, mais il faudrait pour cela une foi sans contenu, un peu selon la formule de Maurice Clavel. Encore faudrait-il AMHA choisir entre transcendance et immanence. Et, sans doute ignorance de ma part, je ne vois pas ce que peut être un dieu “qui advient”.
Comme vous le dites, il faudrait une foi “sans contenu”, c’est à dire qui ne soit pas un pluriel de “doctrine”. Mais Comte-Sponville a été élevé dans le catholicisme, c’est à dire dans un christianisme où le mot foi est précisément un pluriel de doctrines. Dans ce cadre, sa formule se comprend parfaitement.
D’autre part, ce qu’il nomme fidélité est précisemment une foi sans contenu. Il apparaît, au cours de ma lecture, qu’il n’a jamais rencontré de théologiens du type de ceux que je cite au cours de ma recension. Il en résulte que lui se dit athée avec ce genre de conception tandis que eux se disent chrétien.
C’est la référence choisie comme parangon du christianisme qui conduit Comte-Sponville à ce qu’il faut bien nommer “une certaine confusion par endroit”
Bonjour, je viens à l’instant de poster un autre commentaire pour préciser celui du dessus, mais il n’apparaît pas, donc je le remet.
Désolé si par la suite il se publie, ce n’est pas du “flood”.
La précision que je souhaitais apporté était la suivante :
Quand je dis : “Pouvez vous me résumer simplement ce que la découverte de la relativité restreinte et générale a apporté?” je cherche à savoir ce que cela a apporté à la philosophie, aux “outils conceptuels” des philosophes.
Merci d’avance.
Anthaeus
En effet, le blogue est modéré, faute de quoi les commentaires seraient remplis de publicités pour des produits pharmaceutiques et pour des sites plus ou moins pornos.
En outre, je vous conseille de jetter un coup d’oeil sur cet article :
Incendie. Il explique les raisons pour lesquelles, ces temps-ci, les pharisiens manquent et d’entrain et de réactivité aux évènements comme aux commentaires.
En fait le problème venait de mon explorateur internet qui “buggait”.
Je suis désolé pour l’incendie et suis bien conscient de la gêne occasionnée par celui ci. J’en profite pour vous souhaiter bon courage.
De mon côté je patienterais donc. Merci par avance.
[...] jeux de mots dieu / Dieu / D. et consorts. Plus intéressante est une remarque que j’ai pu lire dans un article de ce blog : « Si son ami juif croit “en quelque chose“, il ne croit pas en l’existence de Dieu mais en [...]