Au premier cercle, nous rencontrons un problème de terminologie auquel aucune solution satisfaisante ne peut être proposée. Comment devons-nous nommer cette réalité transcendante à laquelle nous supposons que la religion constitue la réponse humaine ? On peut pencher initialement pour le rejet de « Dieu », parce que trop théiste – si l’on retient que l’éventail des religions inclut les plus grandes traditions non-théistes comme les théistes – et considérer des alternatives telles que « Le Transcendant », « Le Divin », « Le Dharma », « l’Absolu », « Le Tao », « L’Etre en soi-même », « Brahman », « L’ultime réalité divine ». Le fait est que nous ne disposons pas d’un terme parfaitement libre vis à vis d’une quelconque tradition ou susceptible de les transcender. C’est pourquoi on en vient à utiliser le terme fourni par l’une de ces traditions, toutefois l’utilisant (ou ayant conscience de mal l’utiliser) d’une façon qui force ses frontières. Comme chrétien, je serais assez d’accord pour utiliser « Dieu » mais je ne l’utiliserais pas dans son sens absolument théiste. C’est donc un danger pour l’auteur comme pour le lecteur de passer sans l’avoir remarqué et de régresser au sens strict et standard de ce terme ; tous deux doivent demeurer vigilants contre cela. Je parlerai donc de Dieu dans ce qui suit, avec cette restriction importante que c’est une question ouverte de savoir à ce moment du propos, si Dieu est personnel. Nous serons conduits, je le présume, à distinguer Dieu de « Dieu comme il est conçu et perçu par les hommes ». Dieu n’est ni une personne ni un objet mais la réalité transcendante telle qu’elle est conçue et expérimentée par diverses mentalités humaines, notamment soit de façon personnelle, soit de façon non-personnelle.
La conception générale de cette distinction, d’une part, la Déité dans toute sa profondeur infinie, au delà de la conscience et de l’expérience humaine et d’autre part, la Déité comme une expérience finie dans l’expérience humaine, est ancienne et très répandue. Peut-être la forme la plus explicite de cette distinction est celle entre Nirguna Brahman, Brahman sans attributs, au delà du champ de langage humain et Saguna Brahman, avec des attributs, connus dans l’expérience religieuse humaine comme Ishvara, le créateur personnel et prince de l’univers. Chez le mystique occidental Maître Eckhart (Meister Eckhart) est distinguée la Déité (Deitas) et Dieu (Deus) ; et Rudolf Otto, dans son étude « Eckhart et Shankara » dit : « Ici même se rencontre la plus extraordinaire analogie entre Eckhart et Shankara : loin au dessus de Dieu et du Seigneur personnel se trouve la Déité, entretenant une relation identique à celle que tient Brahman envers Ishvara ». Les Écritures Taoïstes, Tao Te Ching, commencent par affirmer que « Le Tao qu’on peut exprimer n’est pas le Tao éternel ». Les mystiques de la Kabbale juive distinguent entre En Soph, l’absolue divine réalité, au delà de toute description humaine et le Dieu de la Bible ; chez les Soufis, Al Hacq, le Réel semble être un concept similaire, comme l’abyssale Déité soutenant la personnalité d’Allah. Plus récemment, Paul Tillich a parlé du « Dieu au delà du Dieu du théisme » et dit que “Dieu est le symbole de Dieu ». Whitehead et les théologiens du Process qui l’ont suivi distinguent entre la nature primordiale et la nature conséquente de Dieu, la première étant la nature de Dieu soi-même, l’autre étant constituée de son inclusion dans le monde et la réponse du monde.