A quoi tient la célébrité ?


Loisy, « L’Évangile et l’Église « 

, un ouvrage dont la réédition aurait du faire un succès médiatique. Du fait de l’excommunication de son auteur, il n’avait connu aucune réédition depuis 1912, alors qu’il inaugure la querelle moderniste (1). Avant sa réédition, Loisy passait pour un précurseur de Vatican II et de l’ouverture. A sa lecture, nous nous sommes rendus compte que le « modernisme » contre lequel luttait Lamentabili et les alentours était bien tiède et que Loisy payait pour d’autres.

La notoriété de Loisy reposait sur « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue » (2). Tout le monde croyait que cette phrase augurait d’une critique institutionnelle et même d’une critique des méthodes d’imposition de la dogmatique. Remise dans son contexte, elle présente l’Église (catholique romaine) comme une figure du Royaume ; telle est la position développée dans le décret Dominus Jesus.

A la lecture, Loisy n’est pas un historien comme le suggère ses rééditeurs modernes mais un apologète. Par exemple, il présente l’institutionnalisation de l’Église occidentale comme le fruit de l’Esprit et de la « pente naturelle ». Il passe complètement sous silence le contexte politique, la nécessité d’une religion de l’Empire pour succéder au culte de l’empereur et le choix de celle-ci pour son aspect intérieur. Il est bien dans son temps (celui de la haine oubliée) (3), préoccupé de voler dans les plumes d’un professeur célèbre peut-être pour s’assurer une certaine notoriété. Dans cette perspective, ses voeux ont été exaucés outre mesure. Il suffit de comparer la façon dont il parle des œuvres respectives de Louis-Auguste Sabatier (4) et de « Monsieur Harnack », pour comprendre que le premier ne mérite pas qu’on s’y attaque, tandis que le second est une pièce de choix.

Suite à son excommunication majeure, il fut recommandé puis élu à une chaire au Collège de France (5) , dont le rayonnement culturel est tout de même plus large de celui de la Catho où il officiait précédemment et ilacquit une postérité : le colloque Loisy de 1922 sur la génétique du Nouveau Testament.

La thèse centrale de Harnack (Adolph von,) dans « L’Essence du Christianisme » auquel répond « L’Évangile et l’Église » est que le christianisme est un hellénisme. De nos jours, on dirait un syncrétisme sémito-hellénistique, dans les conséquences directes de la Guerre des Macchabées. Au contraire de Harnack, Loisy veut lui rendre son origine et sa composante juive, ce qui est méritoire dans une période où l’antisémitisme bat son plein. Toutefois, ce faisant, Loisy entre dans une thématique théologique, au contraire du cheminement historien et partant non-confessionnel auquel il prétend sans cesse, celle du Verus Israël contre le Vetus Israël, celle du Messie d’Israël qui n’aurait pas été reconnu par ceux-là même auxquels il s’adressait. Avec Harnack et avec Yeohshua Leibowiz, on peut considérer que cette thématique est une captation d’héritage dès qu’on considère Jésus comme penseur Juif, thème sur lequel Loisy insiste. Marcel Simon, un chercheur laïc de la première moitié du 20ème siècle (d’avant la suspension du serment anti-moderniste) établissait la même chose. Je n’ai pas lu sa thèse « Verus Israël » mais j’en ai entendu deux fois parler : dans une recension du Harvard Theological review et dans un article « Mélange en l’honneur » du colloque de Jérusalem organisé à l’instigation des bouillants dominicains de l’École Biblique de Jérusalem

Harnack, penseur protestant de la fin du 19ème siècle, est conforté dans le versant historique de sa recherche par les études catholiques récentes. Ceci est normal vu le coup d’arrêt porté à la critique biblique et à la critique dogmatique par l’épisode anti-moderniste (1868-1961).
Toutes les études historiques montre que la thématique du Messie d’Israël, dans le christianisme, est artificiellement dépendante de la Divinité de Jésus. Elle semble s’être développée avec l’objectif de revendiquer le statut envié de religio licita dont disposait le judaïsme dans l’Empire Romain. Avec l’expulsion des hérétiques par l’École de Yabneh, une revanche s’imposait (6). Seuls(7) le catholicisme, l’orthodoxie orientale, les églises issues du Colloque de Niagara, font l’identité absolue entre Messie et D.

Harnack y voit un syncrétisme hellénique, dans la suite de Goethe mais surtout de Marcion sur lequel portait sa thèse. Harnack voit dans le christianisme occidental (l’église catholique succède à l’empire Romain jusqu’à la Réforme) tout ce qu’il a emprunté à Marcion, pourtant condamné comme hérétique. Dans le regard juif sur le christianisme, regard récent, Marcion eut été la chance du christianisme en cela qu’il coupait le cordon ombilical entre le christianisme (pas encore « catholique ») et le judaïsme. Malgré ses emprunts au paganisme, malgré son dualisme, il donnait au christianisme une chance de se développer sans se fonder sur le mépris de l’autre, tel qu’on le voit s’ébaucher dans l’évangile de Jean ou dans l’utilisation qui en fut faîte. Verus Israël, vetus Israël, la synagogue aux yeux bandés naissent cette thématique qui fonde l’antisémitisme chrétien. Il est consubstantiel au christianisme de refuser aux juifs le droit d’exister puisqu’on prétend détenir le vrai Messie, celui auquel ils devraient se rallier, celui qui « accomplit » (se substitue, annule les révélations précédentes dirait le Coran). La permanence du monde juif est un challenge au christianisme (dans ses versions dogmatiques) dans la mesure où celui-ci n’a jamais invité à la conversion, juste à l’observation des 7 lois noachiques, prescrites aux étrangers résidant parmi les hébreux des temps bibliques, et plus tard, celles des « craignants-Dieu » des synagogues de la diaspora, vivier dans lequel Paul et son école maraudent.

Un penseur Orthodoxe (8), un chrétien d’orient vivant en France, qui sait ce qu’il dit parce qu’il fut moine une partie de sa vie et grand connaisseur de la patristique, avant d’être prof de philo à l’école des Roches et parallèlement chercheur actif dans divers instituts, revivifie la thèse de Harnack par une lecture de Leibowicz.

Loisy dût sa célébrité à son excommunication qu’il porta comme une croix et à une petite phrase mal comprise extraite de son contexte. Le fond du bouquin consiste à se payer la tête d’un prof internationalement connu, vu le cloisonnement opéré dans le catholicisme où l’on ne lit ordinairement rien de chez les voisins, cette démarche est intéressante. Au vu des citations, ce qui est peut-être sommaire, Loisy ne connaît des œuvres de Harnack que « L’Essence du Christianisme » et « l’Histoire des Dogmes »; il ignore la thèse sur Marcion qui explique bien des points de vue de Harnack. Il faut que Harnack ait été vraiment une sommité, celle qu’atteste son ennoblissement à la fin de sa vie, pour susciter une critique aussi superficielle et apologète.

Par quel biais Mordillat et Prieur peuvent-t-ils s’être trompés et tailler une stature d’historien à Loisy et de théologien sans histoire à Harnack, si contraire à la vision protestante du rapport à la religion ? Sans doute, se sont-ils laissés porter par l’auréole du martyr et n’ont pas ouvert les ouvrages de Harnack. Dans Jésus contre Jésus, des mêmes auteurs, que la bibliographie donnée s’arrêtait aux gens de la première quête du Jésus historique alors qu’on en est à la troisième (par exemple, ils ne disent pas un mot du Jesus Seminar,). Hyam Maccoby, qui vole dans les plumes de Paul, est le seul chercheur de la troisième quête nommé. Un théologien belge qui s’est fait la même spécialité, Jean-Loup Seban, qui exerce à la Chapelle Royale de Bruxelles, est ignoré. En ce qui concerne les penseurs français, ils en sont encore à Albert Schweitzer, et Maurice Goguel, déjà cités dans le Jésus de Charles Guignebert, paru en 1933.

Tout cela est très surprenant de la part de journalistes qui ont révolutionné le regard du grand public francophone en produisant et diffusant sur ARTE la remarquable émission « Corpus Christi ».

notes

  1. au texte| Laquelle querelle ne me semble pas derrière les catholiques mais devant eux.
  2. au texte| Un petit détail amusant. Dans son dernier bouquin, Régis Debray croit branché de faire référence à cette petite phrase. D’une part, il la cite de façon inexacte : « Nous attendions le Christ et c’est l’Église qui est venue » et d’autre part, il en donne le commentaire révolutionnaire. Ceci montre que ni ses documentalistes, ni lui même n’ont lu la réédition de  » l’Évangile et l’Église », non plus qu’ils ne sont aller en consulter l’édition d’époque à la BNF. Il est des négligences qui vous classent un auteur.
  3. au texte| La Haine Oubliée de Jean Baubérot. L’ouvrage décrit la naissance de l’antisémitisme en France. Il rappelle que cet antisémitisme était accompagné d’un anti-protestantisme de même nature et d’un anti-cléricalisme virulent. L’antisémitisme et l’anti-protestantisme sont nés de l’affaire Dreyfus et de la défaite de 1870, tandis que l’anti-cléricalisme s’enracinerait plutôt dans le Syllabus et la querelle scolaire. La conclusion ouvre sur une réflexion sur l’anti- qui remplace de nos jours l’anti-sémitisme et l’anti-protestantisme. L’auteur conclut que nous devrions analyser les éléments de l’anti-islamisme trop souvent réduit à un racisme anti-musulman. Secondairement, il s’interroge sur l’anti-sionisme et l’anti-américanisme.
  4. au texte|Auguste Sabatier, fondateur du courant symbolo-fidéiste et, avec Etienne Mennegoz, de l’École de Paris, (1872) artisan d’un rapprochement luthero-réformé et de la fondation de l’institut de théologie protestante de Paris. Cet Institut repliait l’École de Strasbourg, alors en zone annexée et initiait une formation commune des pasteurs réformés et luthériens.
  5. au texte|La république anti-cléricale offrit une chaire prestigieuse au curé martyrisé par son institution. Le phénomène s’est répété dans l’affaire Drewermann où le théologien coupable de pensée percutante eut, un temps, un enseignement à l’université du Land, de même nom que celui dont sa suspension l’avait privé dans un institut catholique.
  6. au texte|Si l’on suit Daniel Boyarin, professeur de Talmud à Berkeley, et spécialiste du judaïsme du 1er siècle, la situation est un peu plus complexe, mais n’est pas déformée par ce raccourci.
  7. au texte| Pour être juste, le font aussi les protestantismes européens cramponnés à la confession de foi de la Rochelle qui reçurent leur contestation interne dès les début de la Réforme et de façon continue jusqu’à l’émergence de la critique radicale au début du 19ème siècle. L’émergence de cette critique radicale et le KulturKampf de Bismarck font peur au pape et originent la série des encycliques anti-modernistes ; cette fraction de protestantisme coincé triomphe au synode des églises réformées de 1872 par l’adoption d’une confession de foi. Ce protestantisme, dans sa version américaine, ne se définit qu’en regard de l’ECAR, par contestation ou une forme d’assimilation (il serait la seule véritable Église), alors que ce positionnement est indifférent aux protestantismes européens, ceux de la concorde de Lueunberg. Pour les protestantismes européens, le catholicisme n’existe pas sauf pendant la semaine de l’unité et le pape est un le chef d’un état confetti dont nous nous demandons pourquoi on lui accorde plus d’importance qu’au prince Albert de Monaco)
  8. au texte| Le bouquin qui revivifie « l’essence du christianisme » (et d’ailleurs reprend cette expression, sans jamais dire un mot de son légitime propriétaire, mais il cite Boismard o.p;, aussi : Steinzalz, Eisenberg, se nomme « Foi juive et croyance chrétienne » l’auteur est Jean-Marc Joubert. Il vient de paraître chez DDB.

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7 commentairesLaisser un commentaire

  1. Un article intéressant qui donne du grain à moudre — et qui me donne envie de consulter certaines sources citées.

    Une remarque cependant sur Leibowitz: son prénom est Yechayahou (et non Yehochoua). Quant à la référence en lien sur Leibowitz, le petit livre cité ne rend justice ni à l’homme ni au penseur.

  2. Florian said
    Une remarque cependant sur Leibowitz: son prénom est Yechayahou (et non Yehochoua).

    Vous avez raison. J’ai toujours du mal avec l’orthographe quoique ce prénom signifie « Dieu sauve »

  3. ce dont vous parlez a l’air très intéressant, cependant je crains d’être contraint pour mieux vous comprendre, de lire un certain nombre de livres.

  4. je n’ai pas voulu dire que vous manquez de clarté: votre exposé de la thèse de Harnack est plutôt remarquable; j’ai envie de lire son livre. Et je vous remercie pour votre travail, sans lequel je n’aurait pas été si motivé à le lire.

  5. pour l’anniversaire des 800 ans de la croisade contre les albigeois, Pyrénées- magazine a sorti un numéro spécial « histoire » où l’on peut lire ce passage d’un article de Michel Grandjean: « …une telle position [celle de Marcion , puis de Harnack](dans l’Allemagne de Harnack, elle se nourrissait des eaux glauques du mouvement völkisch auxquelles le nazisme allait plus tard s’abreuver),…

  6. alexandre Said:

    dans l’Allemagne de Harnack, elle se nourrissait des eaux glauques du mouvement völkisch auxquelles le nazisme allait plus tard s’abreuver)

    Pharisien
    Tiens, vous me surprenez ? Je n’aurais jamais cru qu’un type de l’envergure de Granjean puisse confondre l’auteur d’une thèse sur Marcion avec le fait d’être partisan des thèses de Marcion.

    Ceci dit, il est vrai que l’idéologie identitaire völkish s’est abreuvée au christianisme dans son ensemble. Voyez la thèse du Verus Israël/Vetus Israël, par exemple, qui n’est pas de Harnack mais de Justin

  7. […] Wellhausen et Graft, de Martin Noth, de Weisse, de Rudolph Bultmann et pour les francophones, de Alfred Loisy, de Lagrange o.p., ou plus récemment de Adrian Schenker o.p., Daniel Marguerat, de Dominique […]


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