Historia thématique n°105 : les intégrismes


couverture du numéroUn numéro thématique sur les intégrismes dont l’ambition consiste à faire le tour de ce qu’on nomme aujourd’hui d’une seul mot « les fondamentalismes » au travers de toutes les religions, on est toujours preneur. D’autant qu’à première vue le numéro n’est pas chien sur le christianisme. Pour chaque fondamentalisme, il donne le débouché politique. Or si l’on suit le Fundamentalism project, le fondamentalisme se caractérise par l’association d’une interprétation littérale des textes fondateurs et d’une idéologie politique conservatrice et théocratique ou théonomique.

L’intégrisme chrétien

D’une part, Il distingue le fondamentalisme protestant de l’intégralisme catholique ; la définition des 2 mots est correctement donnée dans le mode d’emploi en page 4 et 5… , mais le glossaire commence par « communautarisme« , clairement référencé comme idéologie américaine ; cette conception de l’organisation politique n’a rien à voir avec l’intégrisme, et tout avec la conception de l’ordre juste (si l’on suit Charles Taylor) tel qu’il préside à la fondation des Etats Unis sur le principe « Un état pour une religion » issu du principe européen « cujus regno, ejus religio » mais dépourvu du prince..

intégrisme catholique

D’autre part, il recherche l’intégrisme chrétien au travers les siècles. Mais curieusement, la période clef de l’intégralisme catholique, le 19ème siècle, est absente. La naissance de l’intégralisme est réduite à 2 lignes évoquant plus que décrivant La Sapinière[1] et, selon les auteurs du numéro, ne dépassant jamais 100 personnes. Or Jean Baubérot et Hervé Hasquin, [2] font remonter le tournant de la pensée chrétienne en Europe Occidentale à la période 1830-1870. Pour intégrer l’évolution de la pensée protestante (les auteurs parlent de l’Europe catholique), il faudrait étendre la période jusque 1911, l’année de la visite de P. Teilhard de Chardin, occasion d’une cabale qui starise le créationnisme.

Or, la pensée réactionnaire (au sens latin du terme) s’enracine dans des philosophies politiques comme celle de Joseph de Maistre ou Louis de Bonald auxquelles s’oppose une pensée libérale comme celle de Benjamin Constant (dans ses Principes de politique) .

En sorte que l’encyclique Quanta Cura et son annexe le Syllabus, sont complètement passés sous silence de même que la crise moderniste. Faire remonter le schisme Lefebvriste à Dei Verbum, comme le fait Baudoin Eschapasse, signale un superbe lacune dans la bibliographie. Il suffisait de consulter la thèse d’Emile Poulat [3] pour comprendre que le schisme Lefebvre, s’il suit la ligne Ottaviani, s’inspire dans le Syllabus et contient un programme politique anti-démocratique. Consulter le Journal d’un théologien de Yves Congar pour comprendre le refus des intégralistes devant les options du Concile destinées à résoudre la crise moderniste. Ils sont mis face à des innovations (bien timides) que réprouve le Syllabus. Faire confiance aux exgètes était l’option principale de ce concile comme en témoigne le Journal du Concile du même Yves Congar dès le tome 1.

Fondamentalisme protestant

Le fondamentalisme protestant n’existerait qu’aux Etats-Unis. Sébastien Fath, pourtant si pointu d’ordinaire ne fait remonter le fondamentalisme américain qu’aux début du 20ème siècle et s’il signale bien l’origine du mot dans des débats inter-dénominationnels protestants, il omet de signaler combien le phénomène de l‘inérrance est central, il ne signale pas les Colloques de Niagara (1878-1895) et, dans le passage où il expose combien le mot d’ordre principal des évangélicalistes consiste à s’opposer au libéralisme théologique (compris très largement, incluant notamment les plus oecuménistes parmi les évangélicalistes), il omet de signaler d’où sort l’aspect théologique de cette opposition ni en quoi le concept est réactif.

Rappelons donc les Colloques de Niagara où, à la fin du 19 ème siècle, les églises conservatrices se réunissent pour rechercher ce qu’elles peuvent bien avoir d’infaillible en réaction à Vatican I et à l’encyclique Pastor Aeternus (1870). Le texte de la Bible devient infaillible pour prendre position contre l’infaillibilité pontificale. Il est déclaré « sans erreurs dans ses manuscrits » pour réagir contre le critique profane des textes réputés inspirés entre autre par la critique textuelle et plus largement par l’exégèse scientifique naissante, celle des quêtes du Jésus historique. De ce courant scientifique sort un courant théologique : le libéralisme.

Le poids du Syllabus sur le 19ème siècle est tel qu’il divise l’intelligentsia européenne ; le numéro des Problèmes d’Histoire du Christianisme « Le Syllabus et l’intelligentsia européenne » montre chacun des points d’impact, en particulier la naissance du dialogue inter-religieux entre judaïsme libéral et protestantisme Libéral (les rencontres de Ferdinand Buisson et d’Elie-Aristide Astruc ) pour la fondation d’une morale indépendante. En quelque sorte, le concept de laïcité sort de ces débats contre le Syllabus.

postérité

L’impératif évangélicaliste de s’opposer au libéralisme se matérialise, en France, par l’arrivée du TEAM dans les fourgons de nos libérateurs[4] ; le protestantisme français semblait trop « libéral » à nos amis américains, le financement de la faculté libre d’Aix en Provence, la tentative de certaines églises conservatrices pour récupérer par voie de justice l’ensemble des temples réformés de France vers 1947….

Tout cela n’existe pas dans ce numéro !

Autres articles

L’article de Rémi Kaufer sur « les dérapages du nationalisme juif » signale dès l’introduction que le sionisme est un projet laïc. Il ne fait d’ailleurs aucun lien entre le judaïsme ultra-orthodoxe et les mouvements « terroristes » (terroristes ou résistants ?) qui agirent pour l’indépendance d’Israël. Si le débat « terroriste ou résistant » a lieu d’être (les mouvements palestiniens aux actions résolument terroristes sont qualifiés de résistants par leurs sympathisants), les ultras-orthodoxes à l’époque considérée par Rémi Kaufer sont contre la fondation d’un état d’Israël « avant que les temps ne soient venus« . On se demande donc ce que cet article vient faire dans un numéro sur les intégrismes religieux ? Il repose sur la confusion entre « juif comme nation » (utilisé avant qu’une nation ne leur soit attribué à ladite nation) et « juif comme religion » (dont les fondamentalismes font l’objet du numéro). Partant du même principe herméneutique, « les nationalismes quand ils dérivent sont des idéologies religieuses« , il faudrait faire un article sur le Front National dont les liens avec l’intégralisme catholique sont bien connus. Nombre de documentaires sur l’extrême droite européenne ont montré des congrès FN ouverts par une messe Saint-Pie V célébrés en chasuble dorée. Or, des militants du FN ont été impliqués dans divers procès suite à l’assassinat de jeunes de minorités visibles.

Le traitement particulier du christianisme masque l’absence de perspective en longue durée. La relecture des Croisades en conflit de civilisation omet la perspective économique pourtant flagrante dans la dépendance de ces expéditions du financement de Venise. L’omission de la contextualisation tant dans le mouvement des idées philosophiques et scientifiques que dans le mouvement des idées politiques conduit ce numéro thématique franchement lacunaire à être décevant.

Il est tout autant regrettable que ce numéro ne s’intéresse aux intégrismes qu’issus des monothéismes et néglige les fondamentalismes issus de religions polythéistes. Il devient donc un véhicule idéologique que seuls les monothéismes créeraient des fondamentalismes. Ce tour de pensée relève des idées fausses sur les religions.

  • [1] La sapinière ou Solidatum Pianum : une organisation secrète, la Sapinière, dont l’activité principale était de constituer des dossiers sur les catholiques jugés trop «compromis» avec la société moderne. Elle a mis fin à ses activités en 1921 mais nombre d’organisations de la Fraternité Saint Pie X y font référence ou en reprennent le nom
  • [2] dans l’article d’introduction du recueil L’intelligentsia Européenne en mutation 1850-1875: Darwin, le syllabus et leurs conséquences : actes du colloque organisé à l’Université libre de Bruxelles Centre d’étude des religions et de la laïcité (CNRS/EPHE), colloque du 13 et 14 mars 1998
  • [3]Emile Poulat, Histoire, Dogme et critique dans la crise moderniste, 1962, Albin Michel
  • [4]André Encrevé Les protestants en France, de 1800 à nos jours (Broché)

Voir aussicouverture du livre

  • Klauspeter Blaser, la théologie au 19ème siècle , cours à l’université de Lausanne
  • Odon Vallet : Petit lexique des idées fausses sur les religions
Published in: on 1 février 2007 at 2:59  Laisser un commentaire  

The URI to TrackBack this entry is: https://pharisienlibere.wordpress.com/2007/02/01/historia-thematique-n%c2%b0105-les-integrismes/trackback/

RSS feed for comments on this post.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :