Jacques Attali, retour sur le futur (suite et fin)


Un prophète sans histoire

Lecture de Jacques Attali, une brêve histoire de l’avenir, Fayard

couverture livre de Jacques ATTALILa page 161 clôt la brêve histoire du capitalisme qui commence l’ouvrage. Elle s’organise autour des 9 villes (dont certaines sont des villes-états, au Moyen-Âge et jusqu’à la période contemporaine qui voit la constitution de l’état- nation) décrits comme coeurs de civilisation et de création de richesses et montrant que cette hégémonie est volatile.

D’un côté, ce récit est génial, de l’autre, on en sort frustré

Génial

Géniale la langue du récit. les phrases sont courtes, un peu précipitées, sans complexité. On a l’impression d’un synopsis pour des émissions pédagogiques genre “Alain Decaux raconte”. Justement, Alain Decaux fit que la France aime l’histoire mais, pour dire vrai, c’était bien schématique.

On retiendra essentiellement la définition par l’exemple des concepts de “coeur”, “milieu”, “périphérie”. Bon, on avait déjà lu chez le Cusain “il n’y a ni centre ni périphérie” mais bon…

Frustré

La partie résumant la naissance de l’humanité et son émergence de chez les primates peut être sautée sans inconvénient. C’est tellement “synthétisé” que cela devient sans le moindre intérêt. On en viendrait même à préférer Genèse 1-4 ou Genèse 11-32, non que Jacques Attali soit créationniste mais qu’il écrit de l’anthropologie comme un littéraire qui a un peu de mal avec les sciences ou comme un polytechnicien qui ferait un cours à la radio sans expliquer ce qu’il dessine et écrit sur son tableau

Puisqu’il s’agit de réseau (sans coeur ni périphérie dans notre futur), on regrette l’effacement des villes hanséatiques non pour leur caractère de coeur (au sens attalien) mais pour leur caractère de précurseur de réseau, de première dématérialisation de la monnaie sonnante et trébuchante en lettre de crédit et pour le nomadisme des membres de la famille Fugger, condition de la réussite de la lettre de crédit

Ici et là, j’ai cru reconnaître des idées directement issues du cours l’Or et la monnaie dans l’histoire (1540-1920)” de Pierre Vilar. On ne peut préciser vraiment où ni quand car le bouquin est exempt de bas de page, exempt d’index des concepts, exempt de bibliographie. et c’est par là qu’il pèche le plus car il ne permet pas au lecteur de devenir autonome.

hyperempire

La partie concernant l’hyperempire couvre 200 pages contre moins de 100 pour l’hyperdémocratie et le sort de la France dans cette apocalypse selon Jacques. Elle pousse au bout des thèses exposées par Michel Rocard en 1973 dans le marché commun contre l’Europe. A l’époque, Rocard développait l’idée que le marché commun, c’est à dire le libre jeu des multinationales tel qu’auguré par le Traité de Rome allait contre l’idée même d’Europe comme puissance politique, comme “Europe-puissance” comme on dit aujourd’hui. Rocard tentait de trouver une solution par la sociale-démocratie.

De nos jours, on dirait que les règles de l’OMC vont contre l’humanité. Attali ne parle jamais de l’OMC mais il décrit la privatisation des activités régaliennes et le désordre injuste qui en surgit. En quelque sorte, des puissances économiques hors sol (échangeant des biens virtuels) se constituent en féodalités (féodalité –> guerres privées) qui assurent le vivre, le couvert, la distraction (nombreuses pages sur la sexualité comme “entertainment” et l’acceptation de toutes les conduites sexuelles sauf l’inceste, la pédophilie et la zoophilie… On trouve aussi cela chez Toffler) la drogue (légale ou non) à l’élite de leurs membres (des entreprises unipersonnelles qui se connectent à des holdings pour un temps court. L’élite en question est caractérisée par “la bonne formation” et le nomadisme. Le moyen, le médium pour cette réalisation réside dans les “outils d’hyper-surveillance” : le couverture du livre 1984téléphone portable multi-fonction et tout ce qui tourne autour du GPS, du WiFi et du réseau issu des technologies de l’internet. Pour se faire une idée de la vie quotidienne, relire “1984” d’Georges Orwell. Au contraire, les sédentaires, autant dire les hilotes, se tiermondisent quelle que soit leur implantation géographique. S’y ajoute le risque de guerre par l’irruption dans les pays du “cœur polycentrique” des masses issues des pays les moins développés. Il les imagine arrivant sur nos plages le poing levé et l’arme individuelle à la main.

Seuls 20% des prophéties de Jacques Attali disent clairement d’où elles sortent, quelles tendances elles extrapolent.Le bombardement de phrases courtes au futur saturent les facultés de représentation du lecteur, malgré le caractère inaccompli de ce temps de verbe. Ce qui pourrait être un sujet de réflexion y gagne le caractère d’une promesse électorale (si l’on peut dire “gagner”).

emprunts et perspectives

Peut-être l’hyper-nomadisme de l’élite vient-il de le choc du futur de Alwin Toffler , précédent ouvrage de politique-économie fiction paru dans les années 1970 ? Outre le caractère déstabilisateur de l’avènement de la société de l’information, Jacques Attali reprend la répartition en 3 vagues (la troisième couverture du livre de Tofflervague, 1980) de son évocation du futur. Quand Attali développe les entreprises volatiles qui conjoignent sur un projet seulement un certain nombre de compétences, on peut rapprocher cette idée des “Adhocraties” de Toffler. Ses hyper-nomades hyper-consommateurs de “sur-mesure” de personnalisé et d’invidualisé, pour tout dire de “customisé” ont quelque chose à voir avec les “Prosumers” de Toffler, mélange d’auto-producteur et de consommateur. Leur capacité à répondre à leurs propres besoins via la perfusion du réseau (auto-diagnostic de la santé, auto-thérapies, etc… sont déjà chez Toffler) en font une reproduction. La situation des nomades se trouve améliorée par rapport à celle décrite par Toffler dans « le choc du Futur » par l’envahissement des gadgets qui remplissent déjà les poches des “décideurs”.. Comme des Prosumers de la 3ème vague. Les sédentaires, qui sont la classe défavorisée de cette société dont l’élite est de partout et ne réside nulle part, sont tout à fait semblables aux “cognitariens” de Toffler, ceux-là qui se substituent aux prolétaires. Attali ne parle pas de “classe sociale” comme on pourrait s’y attendre chez un ancien conseiller de François Mitterand ; il parle de style de vie et Toffler aussi.

Comme chez Toffler, les nanotechnologies sont présentes à toutes les pages

En ce qui concerne la situation des femmes et celle des enfants? Rien sauf la couverture du bouquin de Atlanprocréation externalisée (se reporter à Henri Atlan, l’utérus artificiel) peut-être les bonnes feuilles (au nombre de 3) sur “les religions prosélytes” (Le catholicisme, l’évangélicalisme, l’islam dominé par les chiites) qui, elles méritent d’être sauvées de l’ensemble. Les quelques pages de conseils à l’adresse des candidats aux prochaines présidentielles semblent être le véritable objectif du bouquin. Ces 20 pages proposent la flexsécurité en plus libéral, dans une tonalité décliniste, l’abandon du soutien à l’agriculture par l’Europe, la revalorisation de la recherche…

Les perspectives de l’écologie sont traitées en 10 lignes dans le chapitre sur l’hyper-empire et Attali n’y croit pas du fait d’une vision oligopolistique de la commercialisation de l’énergie ; le glocal lui échappe.

A noter les perspectives de guerre dont l’allumette peut être le Moyen Orient, l’Islam contre l’Occident sur le modèle de la guerre froide qui se réchaufferait tout soudain (qui l’eut cru ?), avec surarmement des milices qu’elles soient issues de la pègre internationale profitant de la dissolution des états, des firmes multinationales quand elles veulent imposer leurs produits à des populations insuffisamment formatées par la publicité qui deviendrait, dans ce futur, l’information. On trouve aussi l’idée de sur-armement chez Toffler.

hyperdémocratie

100 pages pour parler de l’hyperdémocratie : le paradis gadgetisé (difficile de renoncer à son black ?) des ONG et des services gratuits en omettant que :

  • les ONG gratuites sont financées par quelque chose, généralement les dons des gouvernements (pris sur l’impôt), des multinationales (pris sur l’impôt), des citoyens des pays développés (pris sur leurs revenus) et que s’il n’y a as d’état, il n’y a pas d’impôt. Les revenus baissant (chômage, délocalisations, maintien dans les zones de salaire aidé par les subventions donc par l’impôt), la source des dons risque de se tarir. Mais on notera que Toffler, lui aussi, compte beaucoup sur “les gens qui prennent soin des gens” :

    Society needs people who take care of the elderly and who know how to be compassionate and honest. Society needs people who work in hospitals. Society needs all kinds of skill that are not just cognitive; they’re emotional, they’re affectional. You can’t run the society on data and computers alone.

  • les personnels des ONG travaillent pour des salaires de misère quand ils ne sont pas bénévoles et cela ne crée pas une économie. Les personnels ds ONG, comme expatriés, ne bénéficient pas des garanties liées par les entreprises aux carrières “hyper-nomades” ; on ne fai donc pas des consommateurs avec des salariés des ONG. En outre, peu de ces expats bénéficient d’un régime de retraite en sorte qu’ils doivent en sortir vers une autre carrière plus classique pour créer ces droits. Or, les entreprises plus classiques n’aiment as trop engager ce type de personnel, jeune, très inventif et créatif, ayant exercé des responsabilités nécessitant des décisions rapides et rarement collectivement validées.

Elle ne tient pas bien debout cette hyperdémocratie sauf dans le slogan “demain on rase gratis”. Cela aurait pu être un essai de prospective si cela avait été “travaillé”. Dans l’état du bouquin, on a le sentiment que l’auteur était préssé par des délais trop courts donnés par son éditeur. Par exemple, outre le manque criant d’appareil critique, [1] Attali ne hiérarchise pas les maux de la désintégration sociale ou étatique, dont les nouvelles de Russie peuvent nous donner un avant-goût. Cela peut parler aux “happy few“, ceux qui sont déjà les hyper-nomades dont J. Attali fait le modèle de l’élite de l’humanité de demain, mais certainement pas éclairer le citoyen en période électorale pour lequel ce n’est qu’un excellent roman de science fiction tendance space opera.

Pour imaginer l’avenir de la démocratie, en période d’élections, on préfèrera donc le bouquin de Pierre Rosenvallon. Pour la futurologie, rien n’empêche de comparer La Troisième vague et la politique de la Troisième Vague de Alvin Toffler (1980) avec cette brêve histoire de l’avenir

notes

    1L’absence d’index empêche le lecteur d’attaquer le bouquin par les questions qui le tarabustent et le manque de bibliographie empêche le lecteur de rebondir de façon autonome sur les découvertes qu’il peut y avoir fait. Pour le dialogue, l’auteur donne son adresse courrielle.

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