L’esprit de l’athéisme


Quel est le propos d’André Comte-Sponville dans L’esprit de l’athéisme : Introduction à une spiritualité sans Dieu ? Il expose un cheminement pour répondre aux questions suivantes :couverture du livre de Comte-Sponville

  • Peut-on au 21ème siècle vivre « sans religion » ?
  • Vivre sans religion signifie-t-il vivre sans spiritualité ?
  • Existe-t-il une morale « sans dieu » ?

On retrouve là les questions du 19ème siècle, celles-là même que posaient les rationalistes sous la troisième république. La comparaison entre certaines œuvres de ces penseurs et le livre d’André Comte-Sponville peuvent aider à poursuivre le cheminement engagé par cet auteur.

peut-on vivre au 21ème siècle sans religion ?

Qu’est-ce que la religion ?

Tout dépend de la définition de « religion » à laquelle on se réfère. Voici celle donnée par Comte-Sponville qui reprend la définition de Durkheim :

Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent.

Plus loin, il précise :

« J’appelle “ religion ” tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles ou transcendantes (c’est le sens large du mot), et spécialement sur un ou plusieurs dieux (c’est le sens restreint), croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s’y reconnaissent ou les pratiquent. »

Ailleurs, il distingue. Concernant le chamanisme et le bouddhisme,

Peut-être a-t-on tort d’utiliser le même mot de “ religion ” dans tous ces cas ? Je ne suis pas loin de le penser.

On comprend l’enracinement du bouquin dans son temps et dans son lieu. Pourtant, on peut se demander si de la par d’un philosophe, dans un « village mondial« , on ne serait pas en droit d’attendre des réflexions décentrées du seul occident européen ?

On peut se demander de quel universel André Comte-Sponville parle ? S’agit-il de l’universel « valide pour tous » ou de l’universel « tourné vers l’un« , ici l’un occidental conçu comme modèle unique. ? En sorte que Comte-Sponville pose lui-même les limites de sa réflexion, l’occident qui se trouve être juif, chrétien ou musulman. Ne serait religion que le monothéisme et les autres, que je persiste à nommer religion, celles du Tiers-Monde, ne le seraient pas. En cela, la réflexion de Comte-Sponville est moins contemporaine qu’elle le paraît et cette exclusion la décale vers le 19ème siècle. Souvenons-nous que les religions orientales commencèrent d’être étudiées à la suite des équipées coloniales et traitées d’idolâtries, de « croyances primitives » (par opposition aux monothéismes qui seraient un progrès sur celles-ci).

On en vient à se demander si pour Comte-Sponville ne seraient exclusivement « religion » les courants de pensées qui ont suscité un athéisme ? Auquel cas, il faudrait ajouter le football !! 🙂

qu’est-ce que la foi ?

Dans le corpus qu’il cadre au monothéisme, Comte-Sponville donne une définition fonctionnelle de la foi. On en voit pas clairement comment il passe de la religion à la foi.

La foi ce sont des croyances.

Là, on ne peut qu’être atterré sauf à considérer que Comte-Sponville est « athée d’origine catholique » et qu’il nous donne là la définition commune aux catholiques, aux orthodoxes orientaux et aux évangélicalistes. Pour ces religions d’autorité, la foi coïncide avec un corpus de doctrines énoncées dans une confession de foi. Confession étant ce qu’on porte ensemble et qui nous distingue des autres qui ne portent pas les mêmes doctrines.

L’autre caractéristique catholique de cette définition de la foi réside dans la confusion entre la croyance et la doctrine. La doctrine est l’élément d’enseignement donné par la religion tandis que la croyance représente l’adhésion du fidèle. L’un est le revers de l’autre. Dans le catholicisme, la foi s’exprime par l’adhésion (la croyance) à un certain nombre de doctrines (enseignées par les clercs) ; faute d’adhésion, on n’est pas catholique.

Comte-Sponville reprend à son compte la définition catholique de la foi… sans examen. On peut le regretter de la part d’un philosophe.

Pourtant, il constate que d’autres religions –un petit excursus vers le bouddhisme, réputé religion sans dieu, dès qu’on met entre parenthèses le bouddhisme Thibétain, lui permet de parler de dharma–ne fonctionnent pas sur la doctrine mais sur la loi. Ce qui est une observation basique dans la mesure où la doctrine et sa version absolue « le dogme« , sont inventions chrétiennes qui vont de pair avec l’anathème. Il dénie donc « la foi » aux religions fonctionnant sous la loi.

Louis-Auguste Sabatier, pourtant théologien, donnait une typologie plus pertinente ; il parlait de religions d’autorité et de religion de l’esprit. Par « religions d’autorité  » il entendait les religions où le corpus de doctrine détermine l’identité religieuse et par religion de l’esprit, celles où le respect d’une loi est déterminante. On parle couramment d’orthodoxie pour désigner la pratique d’une religion basée sur l’adhésion à un corpus de doctrines, et d’orthopraxie pour désigner la pratique dans une religion basée sur la loi.

Comte-Sponville s’approche de cette idée quand il attaque son développement sur la fidélité qui serait l’antithèse de la foi, ne conservant que la partie utile de la religion, à savoir les règles de comportement, la vie en société, la morale publique et privée, les fondements de la justice et des doits de l’homme. Il ajoute « Est-il besoin de croire en un dieu pour préférer la vérité au mensonge ? ».

Il illustre ce qu’il entend par là quand il nous relate la rencontre avec son ami juif, longtemps perdu de vue et qu’il croyait athée. Celui-ci, avec l’âge mûr, retourne à la synagogue. Et Comte-Sponville de lui demander « s’il croit à nouveau en Dieu ?« . Comte-Sponville rapporte la réflexion de son ami sans en comprendre la profondeur. « Pourquoi attacher tellement d’importance à une question dont nous ne pouvons connaître la réponse , sur laquelle nous ne pouvons ni agir ni peser ?« . Comte-Sponville rencontrait pour la première foi ce que Leibowitz nomme « la foi lisma« , c’est à dire la foi qui ne s’interroge pas sur les questions insolubles et transmet la loi pour transmettre sans espérance d’une quelconque récompense.

Un philosophe catholique

C’est à cet ami, qui lui, ne se déclarerait pas athée, que s’identifie Comte-Sponville quand il raconte ses aventures « d’athée chrétien » quand, devant Jean Boissonnat, économiste libéral et catholique, il cite « Saint Augustin » et quelques autres auteurs chers au christianisme. Ce faisant, il se présente comme un oxymoron. Seule l’éducation catholique (caractérisée par la croyance en un dieu bien défini et par là bien délimité est fondamentale) lui permet de se dire « athée » en ce ses qu’il ne croit pas ou plus au dieu des catholiques mais continue de vivre des valeurs du christianisme, telles que développées par les Pères de l’Eglise.
En ce sens, André Comte-Sponville est un philosophe d’autant plus catholique qu’il adopte pour bonnes sans examen trois doctrines du catholicisme :

  • Que la définition du dieu telle que donnée par le catholicisme est la bonne
  • Qu’elle vaut pour tous les christianismes
  • Que la foi s’identifie à un catalogue de doctrines auxquelles il faudrait adhérer.

Elevé dans d’autres christianismes, il n’eut jamais considéré ces 3 doctrines pour bonnes sans examen et, peut-être, eût-il ressenti différemment l’athéisme ?

peut-on vivre sans religion au 21ème siècle ?

A cette intéressante question l’une des réponses pourrait être :

  • Tout dépend de ce qu’on nomme religion.
  • Tout dépend de la région du monde où l’on naît.

Si l’on glisse de la définition durkheimienne à la définition de Peter Sloterdijk (La compétition des bonnes nouvelles et la responsabilité des monothéistes), comme le fait subrepticement Comte-Sponville, on ne peut pas vivre sans religion.

 » Tel est d’ailleurs […] le vrai contenu de la religion, ou sa véritable fonction : elle favorise la cohésion sociale en renforçant la communion des consciences et l’adhésion aux règles du groupe. La peur du gendarme ou du qu’en dira-t-on ne suffit pas. « 

Justement ! quantité de « religions sans le dire » existent depuis le 20ème siècle, parmi lesquelles Régis Debray donne :

  • La Science,

  • L’Histoire, l’Art,

  • La Nature dans la version réchauffement climatique,

  • le football (qui restaure l’un des caractères des monothéismes, qui consiste à être des mondes d’hommes sans femme)

  • certains partis politiques sont de telles religions chaque fois qu’elles focalisent sur une idéologie ou, à défaut, un leader, parfois le deux en même temps.

On peut aisément vivre sans « religion établie » en occident, au 21è siècle, au sens où les régimes concordataires parlent de cultes reconnus. Reste à savoir si au culte reconnu ne se substituent pas d’autres religions, susceptibles de créer un « lien contre » ce qui bouleverse le quotidien.

Est-ce que ces quelques discussions de vocabulaire diminuent la qualité du propos de Comte-Sponville ? Pas du tout ; c’est pourquoi, on y reviendra dans les jours qui viennent..

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Published in: on 23 juin 2007 at 4:59  Comments (5)  

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5 commentairesLaisser un commentaire

  1. Une question que je me pose le mot transcendant veut surtout dire une raison au de la raison… Pour moi la notion des droits de L’Homme est un concept transcendant qui ne revoit pas au religieux… Ces drois sont trenscendants par le fait qu’ils sont au delà des lois des états et leurs logiques…Que le Dalaï-Lama, le pape et pas mal de religions dans le monde les acceptent, montre leurs transcendance d’ordre légale, c’est à dire au desus des lois… Quant à savoir la base de cette trancendance, c’est le résultat de la chartre de 1947 élléborée par les gens des Nations Unies face à la Barbarie Nazie, je pense pas que seuls les chrétiens y aient participés même des notions sur le travail et ses conditions viendraient des ex pays du bloc soviétique

  2. Je ne vois pas pourquoi le « sacré » serait si essentiel à la religion, sauf à considérer qu’il n’y a de sacré que ce qui est divin.
    Bien des choses sont sacrées : la vie d’un enfant, son respect, la souffrance…
    Je crois qu’il faut distinguer vraiment les religions instituées et une intuition par laquelle nous nous sentons reliés aux autres, à l’univers.
    Sans renouer avec l’anticléricalisme, je pense que le problème essentiel posé par la religion reste la domination, l’asservissement des esprits.
    Je pense que le combat contre l’obscurantisme passe par le décryptage des processus mentaux impliqués dans cet endoctrinement.

  3. Pour répondre à Jean Louis le confort des certitudes est assez fort pour ne pas poser de questions, puis penser par soi même c’est toute une éducation… Se rebeller ou accepter, il doit y avoir d’autres issues, sans être un rat de labo, il faut savoir faire face à cette contadiction… Pour ma part dans ma vie j’ai eu cette chance d’avoir eu des curés intelligents et des personnes que j’aimais…

  4. Bruno Q said
    Quant à savoir la base de cette trancendance, c’est le résultat de la chartre de 1947 élléborée par les gens des Nations Unies face à la Barbarie Nazie, je pense pas que seuls les chrétiens y aient participés même des notions sur le travail et ses conditions viendraient des ex pays du bloc soviétique

    Les droits de l’homme remontent à la déclaration d’indépendance des Etats Unis vers 1786 et ont clairement une « invocatio dei » dans leur préambule. C’est bien au nom d’une transcendance et selon l’idée que les hommes sont tous fils d’un même père (selon l’expression du texte) que cette idée de « droits de l’Homme » s’est fait jour. Encore ces droits furent longtemps réservés à ceux du blanc, mâle…

  5. N’oubliez pas non plus que la chartres des nations Unies a été faite surtout en réponse à la barbarie Nazie, Dieu en 1940 où était-il? Une question du procès des rabbins faites à Dieu…


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