Le livre de J


Au moment où les chercheurs européens abandonnent l’idée qu’un auteur « Yahviste » existerait dans le processus de composition de la Bible hébraïque, Harold Bloom publie un roman « Le Livre de J.et si une femme avait écrit la Bible ? «  dont la traduction française paraît chez Denoël, réalisée par Pierre Emmanuel Dauzat traduit tant l’hébreu du Yahviste reconstitué par Bloom que l’anglais.

La Procure le classe dans la sous catégorie « Etude de l’Ancien Testament« , section « Torah Pentateuque » et affirme du Yahwiste qu’il s’agit de la couche la plus ancienne de la Bible. Elyette Abecasis, dans le numéro de juillet août du Monde des religions laisse planer le doute sur le point de savoir s’il s’agit d’un roman ou d’une étude au sens technique du terme.

Le contexte des études bibliques

L’origine des littératures composant le premier testament n’est pas encore tout à fait établie. Rappelons là dans ses grandes lignes. Wellhausen et Graft établissent 4 sources c’est à dire 4 recueils harmonisés pour en faire 1 document qui semble être un seul livre.

La source Yahwiste est identifiée « J »dans la recherche biblique parce que les chercheurs allemands, « inventeurs » de la théorie sur cette source, la notaient « J » parce que YHWH se prononce avec un « J » en allemand et que le Yahwiste nomme Dieu YHWH tandis que l’Elohiste le nomme Elohim. La source identifiée comme Yahwiste racontent d’où vient la nation d’Israël et comment ce peuple est élu. Ces récits donnent une identité commune à un peuple placé sous le gouvernement de la dynastie davidique. Les chercheurs qui élaborent la théorie pensaient que ces récits avaient été écrits sous le règne de Salomon, (961-922 avant l’ère commune) tandis que d’autres chercheurs en situent la rédaction un ou 2 siècles plus tard.

Depuis, la situation a notablement évolué. On a d’abord envisagé l’hypothèse deutéronomiste.

A l’heure actuelle, ces 2 théories ont du plomb dans l’aile. Trois ouvrages ont dynamité la recherche critique sur l’origine, la rédaction et les sources du Pentateuque :

  • en 1975 : John van Seters Abraham in History and Tradition,
  • en 1976, Hans Heinrich Schmid, Der sogenannte Jahwist. Beobachtungen und Fragen zur Pentateuchforschung (Le soi-disant Yahwiste, Observations et questions à la recherche sur le Pentateuque)
  • En 1977, Rolf Rendtorff, Das überlieferungsgeschichtliche Problem des Pentateuch, (le problème de la transmission du Pentateuque).

Ces trois ouvrages inaugurent une discussion élargie sur le pilier principal de la théorie documentaire, le Yahwiste.

On trouvera un exposé détaillé des théories actuelles dans Thomas Römer, «L’Histoire deutéronomiste» et un exposé des diverses thèses en présence dans leur évolution dans « Farewell to the Yahwist » (« adieu au Yahwiste ») qui fait le tour des travaux de chercheurs européens contemporains, en premier lieu Van Seters , bien évidemment, mais aussi d’autres comme Erhard Blum, Konrad Schmid, Albert de Pury, Jan Christian Gertz, Thomas Römer.

L’auteur

Harold Bloom n’est pas n’importe qui. Titulaire de la chaire Sterling de littérature de la prestigieuse université de Yale, il est connu pour son activité de professeur de littérature (anglaise et européenne). Il s’intéresse surtout à la poésie anglaise du 19ème siècle mais aussi à la représentation du passé chez Marcel Proust (Marcel Proust’s Remembrance of Things Past ). Un écho de ses théories sur la relation de Proust au passé dans la recherche nous a été donné par Antoine Compagnon dans son cours au collège de France : Proust, mémoire de la littérature. (retransmis sur France-Culture du 14 au 17 mai 2007 dans l’émission Eloge du savoir)

Il est aussi l’auteur de bouquins traitant de questions bibliques ou religieuses, d’un point de vue littéraire, comme « Jesus and Yahweh: The Names Divine » ou « The American Religion » ou encore « Kabbalah And Criticism »

Le Livre

Pour écrire ce livre, Harold Bloom s’est adjoint un hébraïsant : David Rosenberg, comme traducteur des documents attribués au Yahwiste. Rosemberg est, par ailleurs, l’auteur d’un « Abraham: The First Historical Biography » et d’ouvrages sur la mystique juive.

Autant dire qu’il prévient les lecteurs que l’auteur est inconnu, que les livres dit « de Moïse » ne le sont peut être pas autant qu’on le dit. Il imagine toutefois que cet auteur est une femme vivant à la cour de Salomon sans vraiment donner de preuve décisive à cette spéculation et, bien évidemment, aucun élément archéologique n’a jamais été trouvé pour asseoir cette troublante hypothèse.

S’ajoute en prime, une traduction des passages attribués au Yahwiste traduits par Rosenberg d’une façon extrêmement vivante mais les critiques s’accordent à dire que le traducteur a pris beaucoup de liberté avec le texte. Dans le cadre d’un roman, ce n’est pas un problème. Le traducteur donne en fin d’ouvrage un bref aperçu de sa méthode. Il est intéressant de pouvoir lire « d’un trait » une reconstruction des textes et récits attribués au Yahwiste, rendus « vivants » et quasiment oraux, rythmiques, même si le périmètre que Bloom donne à cette source n’est pas exactement celle que lui donnent usuellement les chercheurs. Il en ajoute et il en omet. Signalons la scénarisation de David jouant de la harpe pour soulager les maux de Saul qui peut faire plaisir aux lecteurs dotés d’un certain sens de l’humour.

Au bout de quoi, Bloom donne ses commentaires sur Adam et Eve, sur Moïse, sur David, etc…

Dans la version française parue chez Denoël, Pierre Emmanuel Dauzat est le traducteur tant pour l’anglais que pour l’hébreu.

La réception

Bloom est connu comme un provocateur mais aussi comme un fin analyste de la littérature. Il n’est ni historien, ni chercheur bibliste. Il peut, toutefois, donner le goût de la lecture de la Bible comme recueil de poésie ou, selon l’intention qu’il prête à son Yahwiste, comme une épopée à l’égale de l’Illiade. Il s’amuse à imaginer que l’auteur est une femme, qu’elle aurait non seulement écrit la plus grande partie de Genèse mais aussi les 2 livres de Samuel et les 2 livres des Rois et que ses textes seraient « incompris depuis plusieurs milliers d’années« . Ce bouquin est destiné aux aventuriers de la littérature peut-être même aux esthètes auxquels il semblera rafraîchissant. Il est possible que ces idées choquent les personnes « religieuses ». Il ne faut pas chercher ni la vérité historique ni l’état de l’art en matière de recherche biblique.

Gageons que les dilettantes vont se jeter dessus pour en faire une vérité révélée. Et maintenant, je m’en vais lire la version française pour me faire une meilleure idée.

Benoit Montfort

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Published in: on 15 septembre 2007 at 7:48  Laisser un commentaire  

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