Wozu Trancendanz (épisode 2)


Parade anti-méthode scientifique

L’objection à cette attente oxymorique est immédiate : par définition, la transcendance en tant que telle ne s’observe pas ici-bas. Pas de microscope ni de télescope pour la scruter, elle est au-delà, tout en étant partout mais invisible à nos modestes moyens matériels d’investigation. Fort bien. Mais alors, par quel truchement ceux qui affirment sa présence en sont-ils arrivés à leur conclusion la concernant ? Dans le petit dialogue athée/croyant présenté ci-dessus, la réponse était « par la foi ! ». On y reviendra. Mais avant d’en venir à cet ultime outil, deux réponses classiques peuvent être présentées : l’une que je qualifierais d’historique, l’autre de métaphysique.

1. la science n’explique pas tout

On rencontre parfois des amalgames fâcheux concernant l’approche scientifique de la réalité. Une première confusion existe entre attitude rationnelle et explication rationnelle. L’homme est une créature essentiellement irrationnelle, mais qui a la capacité de développer des règles logiques, rigoureuses et contraignantes, une sorte de boucle de rétroaction, pour le guider. Il ne faut donc pas confondre l’ouvrier et l’outil. De même, il faut se garder d’assimiler le concept avec ses mises en pratique potentielles. Le cas le plus emblématique actuellement concerne sans aucun doute la génétique et ses applications parfois violemment décriées.

Je citerais volontiers un second exemple plus en ligne avec ce qui va suivre. Dans son livre primé La Trahison des Lumières, le journaliste Jean-Claude Guillebaud s’emporte l’espace de quelques lignes contre le « néo-scientisme » du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux. Quel est donc le crime abominable de ce dernier ? Tenter de découvrir les origines de la création artistique dans le cerveau humain, ce qu’il appelle la neuroesthétique. Guillebaud voudrait-il en revenir à des temps où certains domaines de la connaissance étaient réservés à dieu ou aux Muses ? Je ne le pense pas. En fait, ce qui préoccupe Guillebaud n’est pas tant la véracité ou non de ce réductionnisme que les conséquences néfastes qui pourraient en découler. A ce compte-là, on pourrait aussi bien remettre en cause l’ensemble des avancées scientifiques, à commencer par la mécanique qui permit aux engigneors du Moyen Age de construire les premières machines de guerre. Jeter ainsi le bébé avec l’eau du bain, aussi sale soit-elle, ne me paraît pas être une décision très sage. J’en resterai là sur ces proto-considérations éthiques qui dépassent largement le cadre de cet article.

L’appel à l’irrationalité des sentiments est également fréquent, et constitue une autre source de confusion. On est ainsi sommé d’expliquer rationnellement l’amour. Si l’attachement amoureux est parfaitement irrationnel, cela n’entraîne nullement que ses mécanismes le soient. Il est assez facile de mettre la main sur quelques éléments basiques d’explication :

« Chez l’homme, on pense qu’une combinaison des signaux sensoriels avec des mécanismes hormonaux intracérébraux (rôle notamment jouée par la vasopressine et l’ocytocine stockées dans l’hypophyse) suffirait à la reconnaissance et à créer un lien indéfectible. C’est la chimie du lien natal, la première histoire d’amour. Mais qu’en est-il pour l’amour entre adultes, ce lien entre deux êtres sans aucune parenté ? Pour Jean-Pol Tassin, il ne faut voir dans nos histoires d’amour qu’un prolongement du lien maternel. « Dès la naissance, un rapport à la mère basé sur la recherche de plaisirs sensoriels se crée, explique-t-il. Avec ce premier rapport hédoniste, l’enfant au cours de son développement se bâtit ce que l’on peut appeler un “bassin attracteur” : il intègre petit à petit ses satisfactions premières et va passer sa vie à rechercher chez les autres des stimuli analogues. » Jean-Pol Tassin prend quelque peu le contre-pied des partisans du tout hormonal. Pour lui, l’amour apparaît à la naissance, se maintient pendant l’enfance et explose à l’adolescence avec l’afflux d’hormones. Mais contrairement à l’animal, chez l’homme, la sexualité est liée à l’attachement pour des raisons essentiellement psychologiques. Cette distinction nette que Jean-Pol Tassin fait entre l’homme et les animaux vient de ce qu’il appelle la « révolution humaine » : à partir de 18 mois, l’homme est capable de créer des liens de perception entre deux événements qui ont lieu non pas de façon simultanée mais de façon différée. Les acteurs de cette révolution : un cortex préfrontal important et ouvert sur le reste du cerveau, et un trio de neuromodulateurs – dopamine, noradrénaline, sérotonine – pour animer le tout. Les éléments émotionnels qui nous assaillent se répercutent sur eux. Ils activent alors la mémoire de travail du cortex préfrontal qui permet de raisonner, de décider, de compter, de parler, d’aimer… Cette dernière va ainsi orchestrer des réponses comportementales en principe adaptées, parfois même raisonnées en fonction de ce qui vient d’être perçu et dans l’objectif d’obtenir toujours satisfaction. C’est donc sur ce processus cérébral que se bâtit l’attachement à l’autre. Une quête amoureuse commence par la transposition du lien initial et des premiers éléments de satisfaction sur la personne convoitée. De fait, la recherche ou le rejet du lien maternel seront toujours présents d’une façon ou d’une autre, dans cette quête. L’objet d’amour viendra s’aimanter ou non sur les référents du « bassin attracteur » que son prétendant lui apporte.»1

L’explication spiritualiste des sentiments humains a un parfum suranné de nos jours. Certains semblent néanmoins penser qu’il s’agit encore d’un territoire protégé car ils vont jusqu’à y loger leur description de dieu : « Les mots de « Dieu », « Yahveh » ou « Allah » font face à ce même dilemme : nommer un sentiment qui ne semble pas avoir d’équivalent. »

Mais le recours explicite à ces connaissances n’est pas forcément nécessaire. Propulsons-nous 2000 ans en arrière, et faisons face à un Romain exigeant qu’on lui explique le fonctionnement du Soleil. A cette époque pré-scientifique, sans protons, neutrons ni fusion thermonucléaire, le char d’or équestrement tiré faisait somme toute partie des meilleures explications disponibles. Qu’en conclure ? Que l’absence d’explication valable avalisait de facto celle du char d’or ? Certes non. « Je ne sais pas pour le moment » n’est pas une réponse honteuse. J’oserais même dire que c’est souvent la seule viable, même si psychologiquement inconfortable, voire angoissante. A cet égard, on cite souvent Sénèque qui déclarait à propos des comètes, dans ses Questions naturelles : « Le temps viendra où les secrets les mieux cachés de la nature seront dévoilés et mis au jour, par la vigilance et l’attention que les hommes y apporteront pendant une longue suite d’années. Un siècle ou deux ne suffisent pas pour une aussi grande recherche : un jour la postérité sera étonnée de ce que nous avons cherché l’explication d’un phénomène si simple, surtout lorsqu’ après avoir trouvé la vraie méthode pour étudier la nature, quelque grand philosophe sera parvenu à démontrer dans quels endroits des cieux les comètes se répandent et parmi quelles espèces de corps célestes on doit les ranger ».

A ce niveau, je vois deux objections à mon analogie romaine.

  • La première, quantitative, consiste à dire qu’il s’agit là d’un discours scientiste dogmatique, promouvant une vision eschatologique de type « la science expliquera tout un jour ». Cette critique me paraît quelque peu exagérée. Ce que j’affirme, c’est que les avancées scientifiques n’ont pas rencontré à ce jour de frontières indépassables. Certes, il y a des domaines où les connaissances avancent plus ou moins vite, où les paradigmes actuels sont en crise (cosmologie, physique des particules…), mais est-ce là le terminus ad quem de la science, ou plutôt les limites actuelles de l’imagination des « savants » et de leurs moyens d’investigation ? Ce qui semble clair, c’est que plus on en découvre, plus les territoires à explorer s’étendent, tel l’horizon fuyant sur la mer. Concernant le pouvoir explicatif de la science humaine, la position agnostique me semble donc la plus sage à l’heure actuelle : dire que l’on comprendra « tout » (quoi que cela veuille dire) est péremptoire, mais affirmer que des domaines de la connaissance (encore une fois, je ne parle ni de poésie ni de recherche du bonheur per se) sont d’ores et déjà fermés à l’investigation scientifique me le paraît tout autant, comme aurait pu le faire mon ami romain concernant le soleil.
  • La seconde objection, qualitative, se fonde sur une gradation que l’on pourrait opérer entre matière inanimée, animée et consciente. On rejoint ici le problème de la dualité supposée matière / esprit.

Expliquer le fonctionnement du Soleil est une chose, mais prétendre rendre compte de ce qui se passe au tréfonds de l’âme humaine relèverait d’un tout autre ordre, et l’analogie ne tiendrait plus. D’emblée, cette distinction entre matière inerte et vivante, voire consciente, me semble relever d’une vision anthropomorphique du monde, ce qui la rend hautement suspecte à mes yeux.

Tout d’abord, les biologistes s’arrachent les cheveux pour savoir où commence et où s’arrête la vie. Le professeur Ali Saïb s’exprime par exemple en ces termes :

« La notion de vivant est une notion dynamique, évoluant en fonction de nos connaissances. En conséquence la frontière entre la matière inerte et le vivant est tout aussi instable. Fondamentalement, la vie est une manifestation de la matière, une propriété émergente issue d’interactions complexes de molécules. On peut imaginer un continuum entre matière et vivant plutôt que d’affirmer que ces deux mondes coexistent avec une frontière bien délimitée. Sur cette échelle de vie, les virus exprimeraient des propriétés tantôt proches de l’inerte, tantôt proches du vivant. » 2

Concernant spécifiquement le « grand mystère » de la conscience de soi, des travaux sont également en cours, comme ceux du professeur Antonio Damasio :

« Le cerveau utilise des structures qui cartographient à la fois l’organisme et les objets extérieurs, créant une représentation nouvelle de second ordre. Cette dernière indique que l’organisme, tel qu’il est représenté dans le cerveau, interagit avec le monde extérieur, également représenté dans le cerveau. La représentation de second ordre n’est pas une abstraction : elle a lieu dans des structures neuronales telles que le thalamus et le cortex cingulaire. » 3

La théorie de l’homoncule commence à paraître bien lointaine.

Par ailleurs, cette distinction possède un fort parfum hiérarchique, avec la poussière cosmique en bas de l’échelle et l’être humain tout en haut. Je ne vois rien qui justifie un tel classement, si ce n’est un certain narcissisme de la part d’homo sapiens sapiens. Pour n’en rester qu’au règne du vivant connu, et selon les théories les mieux établies à l’heure actuelle, l’être humain n’est qu’une voie développée par la sélection naturelle, au même titre que le chêne-liège ou le bonobo. Chacune a ses spécificités propres : l’homme une conscience de soi (« Dans une perspective darwinienne, la nécessité d’un sens de soi s’éclaire : comparons un organisme conscient de lui-même et un autre organisme sans conscience ; celui qui est conscient, c’est-à-dire qui a à l’esprit le film de ce qu’il a déjà vécu, par exemple la douleur causée par un objet particulier, peut éviter tout contact avec cet objet, et il est avantagé par rapport à l’organisme inconscient du danger. D’un point de vue évolutif, la conscience de soi est un avantage incontestable pour la survie. »20), le chêne-liège une écorce souple et épaisse. « Nous ne sommes pas des êtres pensants limités ou influencés par leur biologie, nous sommes des êtres dont une des fonctions biologiques est de penser, ce qui est très différent. »4 Qui peut se hisser au-dessus de ces adaptations sélectives et prétendre que l’une est supérieure à l’autre ? Que l’homme conscient n’est pas une impasse de l’évolution et que son « règne » ne s’achèvera pas très bientôt sur cette planète ? Quelques créationnistes sans doute, que je laisse bien volontiers à leurs certitudes. En résumé, je ne vois que poussières d’étoile dans ce monde : le soleil, la plante, l’homme, les petits hommes verts peut-être. Je maintiens donc que l’analogie est pertinente à mes yeux.

Au final, je ne vois aucune raison de disqualifier a priori l’application de la méthode d’investigation scientifique dans quelque domaine de connaissance humaine que ce soit, et cela inclut la supposée transcendance ressentie par certains êtres humains.

2. la méthode scientifique n’est pas meilleure qu’une autre

Certes, objectera-t-on, mais cette méthode scientifique n’est qu’une méthode parmi d’autres pour tenter de comprendre le monde, de lui donner du sens, et elle n’est peut-être pas la mieux adaptée pour révéler la transcendance. A cet égard, il est bien clair qu’elle a fait chou blanc jusqu’à aujourd’hui. Certains affirment, influencés sans doute par la pensée positiviste du milieu du XIX° siècle, que cela vient du fait que la science s’occuperait du « comment » et non du « pourquoi ». Une telle distinction n’est plus vraiment d’actualité depuis l’avènement de la physique moderne au début du XX° siècle (Relativité générale puis théorie du Big Bang, physique quantique puis modèle standard).

En guise d’introduction, quelques mots sur la méthode scientifique5 seront sans doute les bienvenus, car les malentendus me paraissent nombreux à son sujet. J’insisterai en particulier sur ses limites internes, quitte à paraître, de prime abord, me tirer une balle dans le pied. En effet, rien ne serait plus désastreux, vis-à-vis de l’intention de mon propos, que de donner l’impression qu’il s’agit là pour moi de la panacée universelle ouvrant toutes grandes les portes de la compréhension de la réalité, et donc pourquoi pas de sa gestion tous azimuts. Cette vision scientiste n’est pas la mienne. Pour citer à nouveau Bricmont6 : « il y a une grande différence entre dire que la science nous donne une description complète de la réalité et dire qu’elle en donne la seule connaissance accessible à l’être humain. »

« La » méthode scientifique existe-t-elle ?

Les bases d’une approche scientifique méthodique sont véritablement jetées par les observations célestes de Galilée au début du XVII° siècle. Ses découvertes sur l’irrégularité de la surface de la Lune, du Soleil ou les satellites de Jupiter mettent à mal les théories d’Aristote servant jusqu’alors de base, aux côtés de la Bible, à la science universitaire des scolastiques. La théorisation de cette approche expérimentale de la nature se déroule en parallèle en Angleterre sous l’impulsion de Francis Bacon, qui publie son Novum Organum sur le sujet en 1620.

L’approche inductiviste est celle des premiers grands noms de la science, de Galilée à Newton : la construction du savoir scientifique résulte de l’observation des faits de l’expérience. Le schéma qu’on en tire est le suivant : des faits sont établis par l’observation, desquels on en induit des lois et théories, qui par déduction permettent d’en tirer explications et prédictions.

Cette approche est souvent qualifiée de naïve. Le problème majeur est le suivant : à partir de combien d’observations peut-on se permettre d’en induire une loi générale ? Bertrand Russell a illustré ce problème avec son histoire de dinde inductiviste : le volatile en question constate qu’il est nourri tous les jours à 9 heures, quelles que soient la météo ou la période de l’année. Il en conclut donc qu’il en sera toujours ainsi. Sauf que la veille de Noël, les choses tournent mal pour lui…

La naïveté de cette approche réside également dans le fait qu’elle prétend que toute observation est préalable à la mise au point d’une théorie. Or, la théorie joue un rôle essentiel dans la formulation des observations : une photographie microscopique nécessite une interprétation qui dépend d’un cadre théorique préalable ; une « observation » telle que « le faisceau d’électrons est repoussé par le pôle magnétique de l’aimant » présuppose une quantité considérable de notions théoriques.

Le falsificationnisme de Karl Popper, tel que présenté dans son ouvrage de 1934 La logique de la découverte scientifique, tente de résoudre ces deux problèmes.

Tout d’abord, comme la logique empêche de tirer des lois et théories universelles des énoncés d’observation, mais autorise de déduire qu’elles sont fausses, les falsifications doivent devenir les points de repères essentiels.

L’observation n’est plus nécessairement première : toutes les théories, mêmes les plus imprudentes, sont les bienvenues. Elles sont d’autant mieux accueillies qu’elles sont hautement falsifiables.

D’une certaine façon, le falsificationnisme répond en creux aux difficultés posées par l’inductivisme. Mais si ce dernier péchait par naïveté, l’approche en quelque sorte négative de Popper est insuffisante pour assurer le progrès de la science. Comment faire le ménage au milieu de toutes les théories possibles ?

Pour résoudre ce problème, Popper considère qu’une théorie sera meilleure qu’une autre si elle prédit un nouveau type de phénomène observable que l’ancienne n’avait pas envisagé. Comme dans le cas de l’inductivisme, cette confrontation théorie / observation pose problème.

En effet, les énoncés d’observation sont eux aussi faillibles. En cas de conflit observation / théorie, comment trancher ? Par exemple, la théorie de Newton semblait être réfutée à une époque par l’orbite d’Uranus. Or, cela provenait du fait que Neptune n’avait pas encore été observée et prise en compte dans les calculs théoriques. Les énoncés d’observation qui forment la base de la falsification peuvent eux-mêmes se révéler faux à la lumière de développements ultérieurs.

Pour sortir de cette situation, il est nécessaire d’abandonner la confrontation simpliste théorie / observation.

Dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), Thomas Kuhn propose une vision plus globale rendant compte du cheminement scientifique. Le schéma en est le suivant : pré-science / science normale / crise-révolution / nouvelle science normale / …

Dans le cadre du paradigme dominant, des anomalies posent des problèmes grandissants. Le physicien Pauli écrivait ainsi dans une lettre en 1924 : « la physique est de nouveau terriblement confuse. » Un nouveau paradigme apparaît alors, et aggrave la crise. Il est très différent de l’ancien, incompatible même : un mouvement sans cause était une absurdité pour Aristote, mais un axiome pour Newton ; les questions sur le poids du phlogistique étaient essentielles pour ses théoriciens, mais dénuées de sens pour Lavoisier.

Pour Kuhn, tous les paradigmes sont inadéquats dans une certaine mesure en ce qui concerne leur correspondance avec la nature. Quand l’inadéquation devient grave, autrement dit quand une crise se déclenche, il est essentiel, pour que la science progresse, d’en passer par une phase révolutionnaire et de remplacer la totalité du paradigme par un autre.

Kuhn propose plusieurs critères pour juger de la pertinence supérieure d’une théorie (précision des prédictions, nombre de problèmes différents résolus…) mais au final ce sont des critères sociologiques qui sont déterminants : « Il n’y a pas d’autorité supérieure à l’assentiment du groupe concerné ». A cet égard, le point de vue kuhnien est relativiste. Le gros problème de cette approche est que Kuhn ne fournit pas d’éléments permettant de distinguer les moyens acceptables et inacceptables pour atteindre le consensus.

Imre Lakatos n’accepte pas cette situation : pour lui, il doit exister un critère rationnel pour choisir une théorie, sans quoi il ne s’agit que de « rallier le camp du plus fort ». Il expose ses vues dans son texte La Falsification et la méthodologie des programmes de recherche scientifiques (1974).

Pour Lakatos, le noyau dur d’un programme de recherche doit être rendu infalsifiable par « décision méthodologique de ses protagonistes. » Autrement dit, si des difficultés observationnelles sont rencontrées, elles ne doivent pas conduire à remettre en cause les bases de la théorie. En effet, le facteur temps est essentiel en recherche scientifique : la révolution copernicienne n’a pu donner sa pleine mesure que lorsque les moyens d’observation adéquats ont été disponibles. Par la suite, les succès peu à peu accumulés par une théorie (e.g. copernicienne) vis-à-vis d’une autre (ptolémaïque) en terme de prédictions avérées fourniront la clé d’un choix rationnel.

Première difficulté : combien de temps faut-il laisser s’écouler ? C’est un peu le même problème que celui des exemples singuliers patiemment engrangés par les inductivistes. Deuxième difficulté : la vision de plusieurs théories concurrentes dont une seule apporterait des progrès significatifs, gage de sa véracité, est simpliste. Avant la mise au point de la théorie du champ électrique de Faraday par exemple, la théorie des actions à distance conduisit à découvrir que l’on pouvait emmagasiner de l’électricité dans une bouteille de Leyde, ainsi qu’à la loi, formulée par Cavendish, de l’attraction ou de la répulsion entre corps chargés. Les programmes de recherche ne sont donc pas si autonomes qu’il y paraît. Lakatos n’a jamais réussi à définir précisément le critère rationnel qui devait selon lui permettre d’éclairer le chemin des scientifiques.

Si Kuhn et Lakatos s’opposent sur les critères permettant de choisir une théorie scientifique, aucun des deux n’a remis en cause la supériorité supposée de la science sur les autres domaines de recherche. Ce ne sera pas le cas de Paul Feyerabend.

Paul Feyerabend montre que les méthodologies de la science échouent à fournir des lignes directrices qui pourraient servir à guider les scientifiques dans leurs activités. Certains de ses arguments, qu’il présente dans son Contre la méthode (1975), ont d’ailleurs été utilisés dans les paragraphes précédents. Pour lui, il est vain d’espérer réduire la science à quelques règles simples étant donné la complexité de son histoire.
Une de ses hypothèses majeures est celle de l’incommensurabilité : dans certains cas, les principes fondamentaux de théories rivales peuvent être si éloignés qu’il s’avère impossible de formuler les concepts fondamentaux d’une théorie avec les termes d’une autre. Il en découle que leurs énoncés d’observation sont totalement différents (cf. seconde limite de l’inductivisme). Par exemple, en mécanique newtonienne, la masse est une donnée intrinsèque d’un objet, alors qu’en Relativité il ne s’agit que d’une relation entre l’objet et un référentiel donné.
Comme on ne peut véritablement comparer deux théories, le choix se fait suivant « les jugements esthétiques, les jugement de goût, les préjugés métaphysiques, les désirs religieux, bref ce sont nos désirs subjectifs. »
Critiquant l’approche de ses prédécesseurs, Feyerabend pointe l’absence de justification à l’appui de la supériorité supposée de la science sur d’autres disciplines. Toujours en vertu de l’hypothèse d’incommensurabilité, il estime que c’est une chose impossible à montrer, ce qui le conduit à en tirer des conclusions radicales : « si un Américain peut bien aujourd’hui choisir la religion qu’il veut, on ne lui permet pas jusqu’à nouvel ordre d’exiger que ses enfants apprennent à l’école la magie plutôt que la science. » Inutile de préciser que les écrits de Feyerabend servent de base à une bonne partie de la pensée relativiste postmoderne concernant la science.

Feyerabend tire en fait des conclusions un peu radicales de son principe d’incommensurabilité : si les jugements individuels et les désirs sont bien subjectifs au sens où ils ne se laissent pas déterminer par une logique contraignante, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient hors d’atteinte d’une argumentation rationnelle. Le choix d’une théorie ne relève pas seulement de l’humeur du jour, mais par exemple de sa fécondité attendue et rationnellement évaluée.

En fin de compte, ce que montre ce bref rappel épistémologique, c’est que l’histoire des sciences ne permet pas de dégager une méthodologie scientifique claire qui ait ou puisse assurer de façon certaine le progrès de nos connaissances sur le monde. Il n’existe pas de démarche rationnelle et logique qui constitue une condition suffisante pour assurer les avancées du savoir humain. Voilà une première différence avec un système dogmatique. Reste la question de savoir s’il s’agit d’une condition nécessaire, ou si la magie ou la foi peuvent s’avérer des outils d’investigation tout aussi valables. Avant d’examiner cette question, il peut être utile de s’interroger sur ce qu’il faut entendre exactement par « nos connaissances sur le monde« .

A quoi nous donne-t-elle accès ?

Il existe deux conceptions principales concernant la nature des connaissances fournies par les sciences dures : l’instrumentalisme et le réalisme. Selon l’instrumentalisme, les théories scientifiques sont des instruments commodes pour relier une série d’observations à une autre. Les entités inobservables apparaissant dans la théorie (les forces, les champs…) n’existent pas réellement. Cette approche a deux défaut majeurs : tout d’abord, comme on l’a déjà vu à propos de l’inductivisme, la formulation d’une observation dépend du cadre théorique dans lequel elle est effectuée. Ensuite, comment interpréter que des prédictions puissent être effectuées si les modèles théoriques ne sont pour ainsi dire que des astuces calculatoires ? Il y aurait vraiment des coïncidences heureuses. Prenons l’exemple de la molécule de benzène : pour Kékulé, son « inventeur », sa série d’anneaux fermées n’était qu’une fiction théorique. On imagine sa surprise s’il avait pu découvrir les clichés réalisés par microscopie électronique, révélant que sa structure était plus qu’une élaboration intellectuelle commode.

A l’autre bout du spectre, on trouve l’approche réaliste : les théories décrivent ce à quoi ressemble réellement le monde. Cette approche requiert quelques nuances. Par exemple, comment gérer le fait qu’il existe des formulations équivalentes d’une même théorie ? Si l’on prend l’électromagnétisme de Maxwell, le champ électromagnétique peut être aussi bien décrit comme occupant tout l’espace ou comme des charges locales et des potentiels mouvants. Alors, qu’est-ce qui existe « réellement » ?

Il est donc préférable d’adopter une formulation plus prudente : on peut dire que les théories actuelles sont applicables au monde à un degré supérieur à celui des théories précédentes, ceci au moins pour la plupart des aspects. Le but de la science est d’établir des limites à l’application des théories actuelles et de développer des théories qui sont applicables avec un plus grand degré d’approximation dans une grande variété de circonstances.

Cette approche, sans en avoir l’air, est en fin de compte extrêmement puissante. Comme le dit l’astrophysicien Christian Magnan : « Ce qui me frappe beaucoup dans le développement de la science au cours des siècles passés c’est qu’elle ne se soit jamais trompée. Évidemment il y a eu des tâtonnements, des erreurs limitées dans l’espace et dans le temps, des estimations numériques inexactes faute de connaissances suffisantes (distance du Soleil, des étoiles…), mais le corpus général de la science s’est maintenu intact. Il est absolument remarquable que jamais une théorie scientifique éprouvée ne se soit effondrée ou qu’une théorie établie n’ait été reconnue erronée par la suite. […] La science ancienne que je qualifie ici de classique n’apparaît donc pas fausse puisqu’elle se révèle au contraire comme point de raccordement obligatoire et qu’elle se trouve prise en compte comme cas particulier d’une théorie plus large. »7 Peut-on en dire autant des alternatives proposées ?

Jeff
à suivre

notes et livres à lire

  • 1| Journal du CNRS, n°169, 2004
  • 2| Spécial Pour la Science, Les Frontières floues, 2006.
  • 3| Pour la Science, n°267, 2000
  • 4| Jean Bricmont in A l’ombre des Lumières, Odile Jacob, 2003
  • 5| Source principale : Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science ?, La Découverte, 1988
  • 6| Science et religion : l’irréductible antagonisme, 2000.
  • 7| La Nature sans foi ni loi, L’Harmattan, 2005

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