La laïcité « à la française » aurait-elle un coup dans l’aile ?


Dans son discours au CRIF, Nicolas Sarkozy exprime quelques remords sur ses déclarations quant à la morale religieuse et la morale laïque :

« Jamais je n’ai dit que la morale laïque était inférieure à la morale religieuse. « Ma conviction est qu’elles sont complémentaires et que, quand il est difficile de discerner le bien et le mal, ce qui somme toute n’est pas si fréquent, il est bon de s’inspirer de l’une comme de l’autre. « 

Nous sommes quelques uns à ne pas l’avoir compris comme cela et à maintenir nos positions.

Nicolas Sarkozy est allé prendre possession de son titre de chanoine honoraire du Latran, titre attaché à la fonction de Président de la République Française. La visite au Vatican est une tradition remise au goût du jour depuis la visite de René Coty en 1957. Elle fut impensable entre 1905 et 1957comme entre 1692 et le premier Empire, entre autres pour un motif voisin de celui invoqué par le Gallicanisme. Certains rois de France se firent couronner en Italie, pour acquérir une légitimité, jusqu’à l’époque où les juristes du roi de France conçurent que le roi n’a pas de supérieur : il ne pouvait donc plier le genoux devant le pape. Cette coutume de l’agenouillement fut en vigueur jusqu’à Pie XII.

Cette démarche est-elle utile à la nation ?

L’essentiel est que Le président de la République soit sur la photo avec Benoît 16. Toutefois, la Curie a peu apprécié le cumul, dans la même journée, de la visite au Vatican et de celle à Romano Prodi, chef du gouvernement italien, pour parler de l’Union Méditerranéenne. Jaloux de sa souveraineté, Le Vatican entend bénéficier du même traitement que les autres états souverains, a fortiori de l’Italie. Sarkozy a vu le pape en coup de vent mais la cérémonie s’est déroulée devant un parterre de cardinaux, d’ambassadeurs, de séminaristes et quelques membres de la colonie française.

Cela nous renvoie à Napoléon 1er et à la visite de Pie VII pendant 4 mois pour régler le Concordat. Le pape sortait de ses états pour la première fois en 1804 1805. Son objectif consistait à re-catholiciser la France. préparer le concordat, couronner Bonaparte. Il ajouta aussi qu’il ne fallait pas travailler le dimanche et demanda qu’on rendit le panthéon au culte.

Pour Napoléon comme pour Sarkozy, il s’agit de manifester que le pape est un souverain, un chef d’Etat ; Sarkozy se range dans la lignée des Napoléon Bonaparte, Charles de Gaulle et François Miterrand qui ont fait la visite de Rome.

Nicolas Sarkozy solennise au maximum sont titre honoraire pour imprimer un cours nouveau aux relations entre l’Eglise Catholique Romaine et la République, entre la France et le Vatican. Le choix du lieu n’est pas un hasard ; la basilique du Latran est celle où furent signés les « accords du Latran » en 1929 les accords de réconciliation entre l’Italie, sous Mussolini, et le saint siège, lors de la création du micro-état.

L’allocution dans la basilique aurait pu être faite depuis l’Elysée. La demie heure de discours après la cérémonie religieuse dans la basilique renoue donc la grande « tradition chrétienne » de la France.

D’ordinaire, les présidents vont voir le pape uniquement dans le cadre d’un protocole sans puissance ni symbole. Sarkozy choisit, au contraire, d’y dire quelque chose, là où Chirac avait fait 15 lignes en 1996. C’est un discours programme où les commentateurs ont relevé. « Laïcité positive » et les « racines chrétiennes de la France » qu’il faudrait « valoriser tout en défendant la laïcité parvenue à maturité » .La Croix se réjouit et l’Humanité méprise. On entend des thématiques empruntées à Napoléon et à Jean-Paul II dans ce discours. Il semble qu’il faudrait mettre fin à une époque de conflits, faire référence aux racines chrétiennes qu’il serait dangereux « d’arracher la racine perdre le sens« , c’est du Jean-Paul II. Il évoque Lustiger donc une tendance dure. La presse française en a peu fait état.

Où est la bifurcation ?

En quoi ce discours manifeste-t-il une rupture dans les rapports entre les puissances temporelles et spirituelles ?. Sarkozy évoque le baptême de Clovis vendu comme « baptême de la France » en 1789. Ces cérémonies n’étaient pas passées sans peine ; quelques uns avaient remarqué la mobilisation des partis royalistes autour d’elles tandis que les laïques avaient signalés qu’elles pouvaient signifier la tendance de fond anti- révolutionnaire de l’Eglise Catholique, l’année même de la célébration du Bicentenaire. Parlant « des souffrances infligées aux prêtres et religieuses« , il se repend de la loi 1905, disant que son interprétation pacifiste est une reconstruction. Il décrit l’engagement des catholiques dans la grande guerre comme le signal de la réintégration des catholiques dans la société politique française et la fin de l’anti-cléricalisme.

Nicolas Sarkozy éprouve le besoin de faire à Rome cette allocution ce qui correspond à s’agenouiller devant le pape l »‘église où elle se passe étant très marquée par l’ultramontanisme. On peut éprouver de la surprise de la relecture de l’histoire où son texte épouse les thèses de l’institut catholique quand il insiste sur le rôle de la première guerre mondiale en omettant qu’il s’agit d’un moment de grave tension entre le Vatican et l’église de France. Mais il comprend que Benoît XVI se veut le successeur de Benoît XV.

la troisième république et le catholicisme

La position des catholiques autour de la période de la mise en place de la loi de Séparation est bien plus ambivalente :

  • Jusqu’en 1891, les catholiques se demandèrent s’ils voulaient être républicains , en sorte que toute allégation qui voudraient que les catholiques eussent été un moment « hors la loi » relève d’un mouvement de victimisation, assez traditionnel dans les courants conservateurs, voire fondamentalistes du catholicisme ;
  • de 1891 à 1905 ils le furent avec difficulté du fait des positions anticléricales de la république.

Les lois sur les associations laissent entière la liberté des consciences mais se montrent bien plus restrictives sur les manifestations extérieures de la religion..

De même, les compromissions sont nombreuses entre les 2 puissances, la République supposée anti-cléricale et le Vatican. Si la République chasse les congrégations en France, elle protège l’installation de missions catholiques au Levant et dans tous l’ancien empire ottoman. La « gloire de la France » a besoin d’écoles chrétiennes qui formeront les élites en gestation de ces nouveaux pays. Le protectorat des chrétiens du Liban (maronites, donc catholiques) lui est accordé sous Napoléon III et ce protectorat ne lui est pas retiré par le Vatican après la loi de 1905. Le roi de France, ultérieurement les chefs d’état français, sont l’ambassadeur du Vatican auprès de la Sublime Porte, la conscience d’être « la seule vraie religion » empêchant le Vatican de se représenter soi même dans un pays qui se revendique musulman. Les catholiques d’extrême orient, particulièrement de Chine ont aussi protégés par la France. Jules Ferry disait que l’anti-cléricalisme n’était pas un article d’exportation.

La France est accusée en 1914 de mener une politique nationaliste. La condamnation de l’action française, en 1921, autorise aux catholiques un ralliement à la République qui, jusqu’ici, ne s’était pas clairement manifesté.

L’émergence de l’état libanais, la fin des états pontificaux lors de l’unification de l’Italie laissant pendante la question de Rome jusque 1929, ces 3 points compliqueront les relations entre France et Vatican ; on fera intervenir les rois italiens alors que le Vatican se veut indépendant de tout état. Emile Loubet visite Rome en 1904 mais ne va pas au Vatican. Le Vatican émet des protestations et, réciproquement, les anticléricaux français protestent contre celles-ci ; ce sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase en faveur de la loi de séparation.

Que va faire le Vatican de ce discours ?

Indubitablement, il trouvera un allié dans ce discours. La diplomatie vaticane va s’appuyer sur ce discours pour compter sur la France comme sur l’Italie et la Pologne pour redonner une identité chrétienne à l’Europe. Le discours répond pleinement , peut-être même au delà de ce que souhaitait la curie, y compris dans la tendance la plus dure du conservatisme italien.

Les mots sont des actes en cette matière. Sarkozy en appelle à ‘ »une réflexion morale inspirée de convictions religieuses ». Au contraire des politiques inventeurs de la laïcité, Il ne conçoit pas de morale dépourvu de liens avec la transcendance. On avait déjà su qu’il n’était pas franchement philosophe dans un entretien avec Michel Onfray accordé dan le mensuel Philosophie..

Il reconnaît donc « le service moral des conscience » à l’Eglise catholique. La laïcité demeure une condition de la paix civile mais souligne l’importance du catholicisme en France, avec les mots du Concordat « la religion de la majorité des français » . Il n »en a pas trop rajouté sur ses propres convictions discret à la radio vaticane : Nicolas Sarkozy se considère comme  » catholique de tradition et de coeur. »

Il dit « racines essentiellement chrétiennes« , « désert spirituel des banlieues » façon d’ouvrir la voie à la « France terre de mission « . Ne se croirait à la création de la « mission de France » quand on voulait « recatholiciser la France ». La république attend donc beaucoup des catholiques.

Sarkozy a offert son livre sur les religions et deux éditions originales de Bernanos : « la joie » et « l’imposture« . Montrait-il l’apport des intellectuels catholiques des années 30 à la culture française ?. Il a regretté le silence des intellectuels chrétiens. Il a beaucoup parlé de l’espérance dans son discours en référence à la dernière encyclique de Benoit XVI

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