Wozu Trancendanz (épisode 3) ?


La foi : au-delà de la compréhension humaine raisonnée ?

Quelle méthode alternative l’être humain a-t-il donc à sa disposition ? J’en vois deux : l’intuition, qui m’est familière, et la foi, nettement plus obscure à mes yeux. Concernant l’intuition, je supposerai que les nombreux errements auxquels cette dernière peut donner lieu ne sont pas à démontrer. D’un point de vue ludique, on ne compte plus les jeux mettant en difficulté ce qui nous paraît intuitivement aller de soi, que ce soit en terme d’illusions visuelles, auditives ou mathématiques (mauvaise appréhension des lois probabilistes en particulier). Il existe des théories cognitives expliquant pourquoi notre cerveau semble a priori si mal câblé, mais c’est un tout autre sujet. Passons plutôt au cas de la foi.

Trouver une définition de ce terme n’est pas chose aisée. Chacun semble avoir la sienne, à commencer par ceux qui confondent « foi » et « corpus de dogmes ». On peut en trouver qui ne se réfèrent pas explicitement à la transcendance :

« J’appelle foi tout ce qui ouvre un devenir, malgré toute désillusion, tout échec, toute tentation de se résigner »

La foi comme une détermination inébranlable à aller de l’avant ? Pourquoi pas. Voilà qui offre une belle complémentarité à l’efficacité de la méthode scientifique. Néanmoins, abandonnée à elle-même, ne risque-t-elle pas de se muer en obstination aveugle ? C’est ce qui m’inquiète lorsque je lis cette autre définition :

« La foi est un sentiment personnel, intransmissible et inaliénable qui donne la certitude de la présence d’une transcendance ordonnant les choses et les êtres. »

Je me mets toujours sur mes gardes lorsque je vois poindre le mot certitude. D’une part, on sait jusqu’à quelles extrémités la certitude d’avoir raison peut conduire les hommes. D’autre part, comme on l’a vu précédemment, le concept de certitude est absent des théories scientifiques, sous peine de tomber dans le dogmatisme. Voilà donc une différence importante entre ces deux méthodes.

A défaut de mieux, auscultons cette définition de près. Il s’agirait donc d’un sentiment. Comme on l’a vu précédemment, il n’y a plus grand chose là-dedans de mystérieux. Une comparaison du type « la foi est un sentiment, comme l’amour. On ne peut démontrer par des équations mathématiques que l’on aime une autre personne, comme on ne peut démontrer le contraire. On pourra argumenter sans fin, sans avoir de moyen de conclure. La foi obéit au même mode de fonctionnement : elle est indémontrable et on ne peut démontrer son contraire. » apparaît quelque peu simpliste. L’investigation scientifique est loin de se limiter à des démonstrations mathématiques (certains objectent même que les mathématiques ne constituent pas une « véritable » science car elles ne s’occupent pas des objets du monde réel mais de concepts idéaux). La science ne démontre rien, mais comme on l’a vu précédemment, elle peut en revanche offrir des explications plausibles à base de considérations chimiques, biologiques et sociales pour rendre compte du fait que monsieur A aime madame B. Que cela en scandalise certains, comme d’autres s’offusquent d’être traité de cousin du singe, est affaire d’appréciation personnelle.

La foi serait donc un sentiment « personnel et intransmissible » à l’instar de l’amour (à moins que les philtres du même nom ne soient pas que fantasme…) ou de la colère, qui n’ont rien de mystérieux. On se retrouve ici dans un domaine bien proche de l’intuition et de ses faiblesses bien connues (Je ménage néanmoins la possibilité que parler de la foi comme d’un sentiment soit une approximation grossière. Mais il faudrait alors expliciter autrement, sans quoi on en revient au premier groupe de « non-réponses » du début de l’article). L’originalité se situe peut-être alors dans le reste de la définition.

Sentiment inaliénable : « La foi est un sentiment qui ne peut théoriquement s’aliéner à aucune personne ni à aucun système de représentations. » La foi transcende (si j’ose dire) les dogmes que les hommes peuvent instaurer, ainsi que les hiérarchies établies. Toutes ses représentations ne sont que symboliques. A nouveau, je suppose que l’on peut dresser un parallèle avec des représentations allégoriques artistiques d’autres sentiments humains, donner une forme à ce qui ignore les formes. Je ne m’attarde pas davantage sur l’emploi de cet adjectif.

On en arrive au point crucial :
La certitude : « La foi donne la certitude d’un certain « ordre cohérent des choses », d’une « absence de hasard », d’une « complétude ». La foi donne une « certitude subjective d’un ordre du monde et des hommes » et ne se pose pas en tant que question intellectuelle. »

Là, je dois dire que le doute me saisit. Doit-on comprendre cette notion d’ordre dans le sens du dieu horloger voltairien ? Je ne le pense pas, car il est clairement précisé qu’il ne s’agit pas d’une question intellectuelle. De fait, le dieu horloger anthropomorphique est un argument réfuté depuis longtemps : la création d’objets dans un but précis est purement humaine (et encore, des animaux savent également utiliser des artefacts), et rien ne justifie d’attribuer une telle intentionnalité au monde qui nous entoure. Mais alors, de quel ordre est-il question ? S’agirait-il de dire que grâce à la foi en la transcendance, le monde prend sens ? Sommes-nous face à « un ordre d’une certaine sorte que nous ne voyons pas, dans lequel les énigmes de l’ordre naturel peuvent se trouver expliquées » , comme disait William James ? Voilà un sens plus classique, mais la définition est présentée en sens inverse : l’ordre est donné en premier. S’agit-il d’une astuce rhétorique pour régler la question ? C’est possible. Mais je n’ai pas l’intention de me contenter de cette réponse facile.

Pour sortir de cette impasse, je vais me permettre d’aller un peu plus loin que ce qui est indiqué en suivant la voie tracée par William James. Ce sera sans doute aller trop loin, mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour tirer la situation au clair. Je pars donc en terre mystique.

En effet, si l’on regarde le coeur du propos offert ici, on nous parle de certitude, d’ordre du monde, de complétude. Où retrouve-t-on ce vocabulaire ? Chez les mystiques :

«Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ. » – Pascal

« Dieu a donné à chaque chose sa place. Aux poissons l’eau, aux oiseaux l’air, aux bêtes la terre, à l’âme la tête divine. » – Maître Eckart

« Ô richesse de ton infinie bonté qui fait de mon Ame un temple sans fin, hors duquel rien n’existe, où rien ne manque, dont rien n’est éloigné ; mais où toutes choses sont à proximité immédiate de manière réelle, véritable et vivante. » – Thomas Traherne

Comment peut-on rendre compte de leur expérience ? On retrouve ici la dichotomie présentée au début de cet article : témoigne-t-elle d’une véritable rencontre, voire d’une fusion avec l’absolu dont les noms varient à travers le monde ? Ou s’agit-il d’élans poétiques ? A cet égard, pensons au mystique Jean de la Croix qui écrivait : « la poésie constitue l’expression la plus parfaite de ma pensée ».

Les travaux pour étudier scientifiquement ces phénomènes ont démarré dans les années 50, pour donner ce qu’on appelle très improprement aujourd’hui la neurothéologie. Il existe plusieurs théories, mais la plus médiatisée est sans doute celle de Newberg et d’Aquili . Sur les sujets qu’ils ont observé, ils ont remarqué une baisse d’activité neuronale du lobe pariétal supérieur, région responsable du traitement des informations d’orientation spatio-temporelle. Une intense méditation inhibe l’afflux d’informations dans cette région. A partir de ce moment-là, le cerveau n’est plus à même de réaliser la distinction entre le soi et le non-soi, ce qui le conduit à percevoir le soi comme sans limite et indifférencié de tout et de tous. Le méditant a alors la sensation d’être uni à l’infini.
Pour éviter d’avoir à tirer des conclusions religieusement incorrectes, certains « neurothéologiens », comme Newberg, jouent la prudence : « on observe ce qui ce passe dans le cerveau humain lors d’une expérience, comme lorsque quelqu’un mange une glace achocolat, cela ne présume en rien de l’existence ou non de la glace », disent-ils en substance. Néanmoins, si la théorie du lobe pariétal supérieur est avérée, cette analogie glacière ne me paraît pas bien tenir la route pour au moins deux raisons. Tout d’abord, l’existence de la glace peut être vérifiée en dehors de la seule observation des réactions physiologiques d’un cerveau humain particulier, ce qui n’est pas le cas, à ma connaissance, pour la transcendance. Ensuite, le phénomène majeur mis en lumière n’est pas une activation particulière d’une aire cérébrale mais la cessation d’activité d’une zone au rôle précis. Pour prendre une analogie qui me paraît davantage appropriée, le GPS ne fonctionne plus : doit-on en déduire que les limites géographiques ont réellement disparu, que l’on a ainsi atteint un agencement supérieur de l’espace ? Je ne pense pas que beaucoup de monde s’aventurerait à tirer de telles conclusions.

Ici encore, les limbes mystérieux entourant la foi semblent se dissiper pour laisser la place à des phénomènes physiologiques, certes exceptionnels, mais rationnellement analysables.

Après cette rapide étude de la définition de la foi, il me paraît difficile d’en déduire qu’elle constitue bel et bien un instrument indépendant de la raison dans la mesure où cette dernière semble pouvoir rendre compte de ses différents aspects en termes rationnels. Ou alors il manque certains aspects essentiels non mentionnés jusqu’ici, auquel cas je suis preneur d’une définition alternative.

A ce niveau, il peut être utile de revenir sur un point abordé en introduction : « il s’agit moins d’un questionnement métaphysique qu’anthropologique : qu’est-ce qui nous conduit à croire telle chose et non telle autre ? De façon plus restrictive, dans le cadre d’un débat intellectuel, quelle est la valeur des arguments mis en avant ? ». A la vue de ces éléments, je m’interroge sur la position possible du croyant, ou plus exactement du fidéiste. Il ne lui est pas possible d’opposer sa certitude à cet examen, sans quoi il tombe dans un raisonnement tautologique, car c’est précisément elle qui est examinée. On atteint là les limites de la discussion rationnelle.

De mon point de vue, des mécanismes biologiques permettent de rendre compte, certes encore de façon partielle, de son expérience. Je fais ainsi l’économie d’une hypothèse, celle d’un monde transcendant. J’applique en ce sens le principe de parcimonie : Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem ; je ne fais pas intervenir d’hypothèses supplémentaires tant que celles que j’ai à disposition suffisent à expliquer à mes yeux un phénomène donné. Pour le fidéiste, elle est au-delà des raisonnements. Elle est rationnellement inexplicable, alors que pour moi elle n’est que partiellement inexpliquée. A partir de là, je ne vois pas ce qui peut justifier que j’accorde à la foi le statut de « méthode alternative d’appréhension du monde » face à la raison et à l’approche scientifique. Si je me fie aux définitions que j’ai pu trouver (et encore une fois, il y a peut-être maldonne), la foi (une forme de sentiment), ses caractéristiques (en particulier la certitude) ainsi que ce à quoi elle donnerait accès (en particulier un monde au-delà de l’espace et du temps) peuvent se rapporter sans trop de problème à ce que l’on connaît déjà du fonctionnement du cerveau humain.

Conclusion

Ce texte ne doit surtout pas être pris comme un réquisitoire contre la transcendance, mais comme l’interrogation sincère d’un être humain cherchant à comprendre ses semblables. Si le ton peut parfois paraître rude, cela provient uniquement de la frustration générée par l’incompréhension.

En guise d’ouverture, à propos des questionnements existentiels que la transcendance permettrait d’apaiser, j’aimerais terminer sur une citation d’Uppaluri Gopala Krishnamurti :

« Tout le monde a discouru sur le sens et le but de la vie – tout le monde. Des réponses ont été fournies par tous les sauveurs, les saints et les sages de l’humanité – il y en a des milliers rien qu’en Inde. […] A l’instant où un enfant naît, il n’est intéressé que par une seule chose : sa survie. Se nourrir, survivre, se reproduire sont ses instincts qui semblent être l’expression même de la vie. C’est tout. Vous n’avez pas besoin d’imposer un sens à cela. […] L’existence est tout ce qui compte, pas comment vivre. Nous avons créé le « comment », qui a son tour a engendré un dilemme pour nous. Votre pensée a créé les problèmes – que manger, porter, comment se comporter – le corps s’en moque. […] La pensée nous a sans conteste aidé à devenir ce que nous sommes aujourd’hui. Elle nous a aidé à développer notre technologie. Elle a rendu notre vie extrêmement confortable. Elle nous a permis de découvrir les lois de la nature. Mais la pensée est un mécanisme autodéfensif qui ne s’intéresse qu’à sa propre survie. Dans le même temps, la pensée s’oppose fondamentalement au bon fonctionnement de notre organisme. […] Le corps ne s’intéresse pas du tout aux questions psychologiques ou spirituelles. Les expériences spirituelles que vous chérissez tant n’ont aucune valeur pour l’organisme. En fait elles sont même douloureuses pour le corps. L’amour, la compassion, l’ahimsa, la compréhension, la béatitude, toutes ces choses que la religion ou la psychologie placent avant l’homme ne font qu’entretenir des tensions à l’intérieur du corps. Toutes les cultures, aussi bien orientales qu’occidentales, ont créées cette situation tourmentée pour l’humanité et transformées l’homme en un individu névrosé. Au lieu d’être ce que vous êtes, vous poursuivez la fiction que l’on vous impose. »

Formulation provocante, s’opposant en apparence à ce que pensait par exemple un Marcel Conche, pour qui « aucun homme ne peut vivre en pensant que la vie est absurde et conduit vers la mort ». Dans le fond pourtant, il s’agit d’un discours que l’on retrouve des mystiques occidentaux jusqu’aux adeptes du Tao : pour trouver nos réponses, cessons de formuler des questions, et vivons intensément.

Jeff

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