Ferdinand Buisson et l’enseignement du fait religieux


Article publié dans Le petit Méridional le 2 février 1908, reproduit dans La foi laïque, Hachette, 1912.

« M. le Ministre de l’Instruction publique a reçu une délégation du Groupe d’Études et de propagande rationnalistes (sic) qui venait lui demander de faire insérer dans le budget et dans la loi de finances en préparation les crédits nécessaires pour organiser dans les principales universités de France un enseignement de l’Histoire générale des religions.
M. Doumergue, reprenant pour son compte les assurances données précédemment par M. Briand, s’est déclaré entièrement acquis à cette proposition et décidé à prendre les mesures convenables pour qu’il y soit donné satisfaction le plus tôt possible. »

C’est en ces termes que les Agences signalent une modeste initiative prise une t’ois de plus par un petit groupe de penseurs et de savants, que représentaient chez le Ministre, MM. Georges Renard, professeur au Collège de France; Laisant, ancien député; Maurice Vernes, directeur adjoint de l’Ecole des Hautes-Études ; M. Leclerc de Pulligny, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.
Verra-t-on dans cette démarche une préoccupation ou une arrière-pensée de sectaires ? Le jour n’est-il pas venu enfin de doter notre pays d’un enseignement qui existe ailleurs et qui a fait ses preuves, l’Histoire générale et comparée des religions.

A l’appui de cette demande, M. Maurice Vernes donnait ces intéressantes et décisives explications :

« Quelle place, disait-il, sera faite un jour à l’enseignement de la psychologie, de l’histoire et de la philosophie religieuses ? L’importance croissante que reconnaissent aux recherches de cet ordre les pays étrangers, Allemagne, Hollande, Angleterre, Etats-Unis d’Amérique, permet de le présager. La France ne saurait, sous peine d’infériorité, négliger des indications aussi significatives.

« Notre pays possède, depuis 1879, une chaire d’histoire générale de religions au Collège de France. En 1886, a été instituée à la Sorbonne une nouvelle section de l’Ecole des Hautes-Etudes, dite des Sciences religieuses, où une vingtaine de professeurs étudient, d’après les documents originaux, les religions des peuples non civilisés, de l’Extrême-Orient, de l’ancien Mexique, de l’Inde, de l’Egypte, de l’Assyrie-Babylonie, d’Israël et des Sémites, le Judaïsme postbiblique, l’Islamisme, les religions de la Grèce et de Rome et des populations primitives de l’Europe, la littérature primitive du christianisme, l’histoire de l’Eglise chrétienne, l’archéologie et le christianisme byzantins, l’histoire des dogmes chrétiens, l’histoire du droit canon. Enfin, en 1906, a été organisé, à la Faculté des lettres de l’Université de Paris, un enseignement portant sur la Bible hébraïque et l’histoire d’Israël, sur les origines chrétiennes, sur le développement des doctrines et des institutions ecclésiastiques.

« Un même esprit de sévère science et d’exacte recherche domine ces divers enseignements, d’où toutes préoccupations d’apologétique, — c’est-à-dire de plaidoyer en faveur d’une Eglise ou confession particulière, — ou de polémique, c’est-à-dire d’attaque contre la doctrine, ou les rites d’une communion distincte, — sont rigoureusement écartées. Tous les faits de cet, ordre sont étudiés selon les exigences de la méthode critique appliquée aux documents du passé, à seule fin, selon la belle et pacifique déclaration d’Ernest Renan, de découvrir l’exacte nuance de ce qui est. »

Mais plus est précieux cet enseignement de science pure et de haute culture générale, plus il est déplorable de songer que, sauf à Paris, nos futurs agrégés d’histoire, de philosophie, de lettres auront pu faire les plus brillantes, les plus complètes études, même dans nos premiers centres universitaires, sans savoir un mot des religions ni de l’ancien monde, ni du monde moderne, ni de l’Inde ou de la Perse antique, ni des peuples chrétiens de nos jours : catholiques, protestants, grecs.

Il faut bien convenir que ce libre et haut enseignement ne pouvait guère être abordé sans déplaire à l’Eglise tant qu’elle était une institution légale protégée par le Concordat, tant que la critique et la discussion, pouvaient être considérées comme une atteinte aux prérogatives des cultes reconnus.

Mais après la séparation et par suite même de la laïcité intégrale qui est, désormais, le caractère de l’État, n’est-il pas évident que cette lacune doit être comblée ? Et par qui le serait-elle, si ce n’est par un enseignement donné dans les Universités avec toutes les garanties de scrupuleuse impartialité que la science porte avec elle ?

Nous comprenons très bien que l’on commence par là. Il faut même, pour le moment, s’en tenir là. L’histoire des religions ne pourra entrer dans les programmes des Lycées, de l’École normale, de l’École primaire supérieure qu’à la condition d’être arrivée à l’état de science positive, solide, sereine et pour ainsi dire indiscutable.

Ce ne sont pas les railleries, les arguments de controverse, de passion antireligieuse qui doivent être portés à l’école. Enfants, adolescents, étudiants, savants, doivent aborder ce chapitre de l’histoire de la civilisation comme ils abordent tous les autres, avec le désir de comprendre le passé, de se mettre à la place des hommes d’autrefois, de revivre leurs émotions, leurs illusions, leurs terreurs, leurs espérances, les erreurs et les demi-vérités par où ils se sont lentement élevés au niveau d’une civilisation plus hante, d’une humanité plus humaine, c’est-à-dire plus éloignée de l’animalité, plus éclairée par une raison qui domine et réprime les instincts de la brute.

On dit dans les sacristies qu’apprendre ainsi l’histoire des religions, c’est apprendre à ne plus croire à aucune.

Disons plutôt que c’est apprendre à rechercher et à honorer la part de justice, de beauté, de progrès moral et intellectuel qui se trouve au fond de chacune d’elles, si on l’envisage à son rang et à son heure dans l’évolution de l’humanité.

Lire aussi :

Qu’est-ce qu’un fait religieux ?

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Published in: on 11 mai 2007 at 12:55  Laisser un commentaire  

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